Exercices de métaphysique critique
Tiqqun
in Tiqqun, n°1, Paris
1999.
Qu'est-ce que la
métaphysique
critique ?
La Métaphysique
Critique
est la négation déterminée de la domination
marchande.
Il n'y avait plus
de réalité tout juste sa caricature.
Gottfried BENN
Nous causâmes
aussi de l'univers, de sa création et de sa future destruction.
Charles Baudelaire
Acte 1 :"Quand
le faux devient vrai, le vrai lui-même n'est plus qu'un mirage.
Quand le
néant devient réalité
la réalité à son tour bascule dans le
néant."
Acte
2 "La
Vérité doit être dite, le
monde dût-il en voler en éclats"
(Fichte)
Acte
3 : "Il faut
se tenir là où la destruction ne se conçoit pas
comme
point final, mais comme préliminaire."
(Jünger, Le travailleur)
Il ne nous
échappe nullement que
"métaphysique" - tout comme "abstrait" et
même"penser"
- est devenu un mot devant lequel chacun prend plus ou moins la fuite comme
devant
un pestiféré" (Hegel). Et c'est assurément avec un
frisson de jouissance mauvaise et la troublante certitude d'aller droit
à la plaie que nous ramenons en son centre ce que la triomphante
frivolité de l'époque croyait avoir pour jamais
refoulé
dans sa périphérie. Par ce geste, nous avons en outre le
front de prétendre que ce n'est pas à quelque caprice
sophistiqué
que
nous cédons, mais bien a une
impérieuse
nécessité, inscrite à même l'histoire. La
Métaphysique
Critique n'est pas un bavardage de plus sur le cours du monde, ni la
dernière
spéculation en date sortie du crâne de quelque
intelligence
particulière, elle est tout ce que notre temps contient de plus
réel.
La Métaphysique Critique est dans toutes les tripes.
Quelles
que soient nos protestations à ce sujet, il ne fait aucun doute
que l'on tentera d'une façon ou d'une autre de nous en attribuer
l'invention, avec pour dessein d'occulter ce fait empoisonné
entre
tous : qu'elle existait déjà bien avant que de
trouver
sa formulation, qu'elle était même
partout,
à
l'état de manque dans la souffrance, de dénégation
dans le divertissement, de mobile dans la consommation, ou
d'évidence
dans l'angoisse. Il appartient bien à la sordide veulerie,
à
l'incurable platitude, à la répugnante insignifiance de
ces
temps dits "modernes" d'avoir fait de la métaphysique le loisir
sous toutes apparences innocent de quelques érudits en faux col,
et de l'avoir émasculée jusqu'au seul exercice qui
convienne
à cette sorte d'insectes : la mandibulation platonique. Par ce
seul
aspect déjà, qu'elle n'est pas réductible
a
son
expression conceptuelle, la Métaphysique Critique est l'expérience
qui
dément fondamentalement l'inepte "modernité", et jubile
chaque
jour un peu plus, les yeux ouverts sur l'excès du
désastre.
"Quand
le faux devient vrai,
le vrai lui-même n 'est plus qu'un mirage.
Quand le
néant devient réalité
la réalité à son tour bascule dans le
néant."
(Inscriptions qui figurent de part et d'autre
de l'entrée
du "Royaume du rêve et de l'illusion immense" d'après Le
Rêve du pavillon rouge).
La civilisation occidentale vit
à crédit.
Elle a cru qu'elle pourrait durer toujours sans
s'acquitter à aucun moment de l'arriéré de ses
mensonges.
Mais elle étouffe à présent sous
l'écrasement
de leur poids mort. Aussi, avant d'en venir à des
considérations
plus substantielles, il nous faut commencer par faire de la place et
délester
ce monde de quelques-unes de ses illusions comme celle, par exemple,
que
la modernité aurait, comme telle existé. Il ne rentre pas
dans nos vues de s'attarder sur les fait. indiscutables. Que le terme
même
de "modernité" n'éveille plu aujourd'hui, en règle
générale, qu'une ironie ennuyée, et ce quoi qu'en
ait le gâtisme progressiste, qu'il apparaisse enfin pour ce qu'il
n'a jamais cessé d'être : le fétiche verbal dont la
superstition des salauds et des simples d'esprits a entouré
l'accession
progressive des rapports marchands à l'hégémonie
sociale
à partir
de la prétendue "Renaissance", et ce au gré
d'intérêts
que nous ne nous expliquons que trop bien, voilà qui ne
mérite
guère d'exégèse. Il y va ici d'un vulgaire cas de
truanderie sur l'étiquette dont nous laissons
l'élucidation
aux sacristains de l'historicisme futur. Notre affaire est autrement
plus
grave. C'est que, de même que les rapports marchands n'ont jamais
existé en tant que rapports marchands, mais seulement comme des
rapports entre hommes travestis en rapports entre choses, de même
ce qui se dit, se croit ou est tenu pour "moderne" n'a jamais
véritablement
existé en tant que moderne. L'essence de
l'économie,
ce pseudonyme transparent sous lequel la modernité marchande
essaie
régulièrement de se faire passer pour une
éternité
d'évidence, n'est rien d'économique ; et de fait, son
fondement,
qui lui tient aussi lieu de programme, s'énonce en ces termes
abrupts
: NéGATlON DE LA METAPHYSIQUE, c'est-à-dire de ce que
pour
l'homme la transcendance est la cause efficiente de l'immanence. Soit
en
d'autres termes, de ce que le monde, pour lui, fait sens, le
suprasensible
apparaissant dans le sensible. Ce beau projet est entièrement
contenu
dans l'illusion aberrante mais efficace qu'une complète
séparation
entre le physique et le métaphysique serait possible -
disjonction
qui prend le plus souvent la forme d'une hypostase du physique,
érigé
en modèle de toute objectivité et commande logiquement
une
myriade d'autres scissions locales, entre vie et sens, rêve et
raison,
individu et société, moyens et fins, artistes et
bourgeois,
travail intellectuel et travail matériel, dirigeants et
exécutants,
etc., qui ne sont, dans leur nombre, pas moins absurdes, chacun de ces
concepts devenant abstrait et perdant tout contenu hors de
l'interaction
vivante avec son contraire -. Or, une telle séparation
étant
réellement, c'est-à-dire humainement, impossible,
et la liquidation de l'humanité ayant à ce jour
échoué,
rien de moderne n'a jamais pu exister comme tel. Ce qui est moderne
n'est pas réel, ce qui est réel n'est pas
moderne.
Pour
autant, il y a bien une réalisation de ce programme,
mais
à présent qu'elle se parachève nous voyons aussi
qu'elle
est tout le contraire de ce qu'elle pensait être, d'un mot : la
complète
déréalisation du monde. Et toute l'étendue du
visible
porte désormais, par son caractère vacillant, ce
témoignage
brutal que la négation réalisée de la
métaphysique
n'est en fin de compte que la réalisation d'une
métaphysique
de la négation. Le fonctionnalisme et le matérialisme
inhérents
à la modernité marchande ont partout produit un vide,
mais
ce vide correspond à l'expérience métaphysique
originaire
: là où les réponses allant au-delà de
l'étant,
qui permettraient une orientation dans celui-ci, ont disparu,
l'angoisse
surgit, le caractère métaphysique du monde affleure aux
yeux
de tous. Jamais le sentiment de l'étrangeté n'a
été
si prégnant comme devant les productions abstraites d'un monde
qui
prétendait l'ensevelir sous l'immense opulence inquestionnable
de
ses marchandises accumulées. Les lieux, les vêtements, les
paroles et les architectures, les visages, les gestes, les regards et
les
amours ne sont plus que les masques terribles qu'une seule et
même
absence s'est inventés pour venir à notre rencontre. Le
néant
a visiblement pris ses quartiers dans l'intimité des choses et
des
êtres. La surface lisse de l'apparence spectaculaire craque
partout
sous l'effet de sa poussée. La sensation physique de sa
proximité
a cessé d'être l'expérience ultime
réservée
à
quelques
cercles de mystiques, elle est au contraire la seule que le monde
marchand
nous ait laissée intacte, et même décuplée
de
la disparition programmée de toutes les autres ; il est vrai que
c'est aussi la seule qu'il s'était explicitement proposé
d'anéantir. Tous les produits de cette société -
que
l'on songe à la conceptualité creuse de la Jeune-Fille,
de
l'urbanisme contemporain ou de la techno - sont des choses que l'esprit
a quittées, et qui ont survécu à tout sens comme
à
toute raison d'être. Ce sont des signes qui s'échangent
selon
des mouvements plans, qui ne signifient pas rien, comme les gentils
gnards
du postmodernisme préféreraient le croire, mais bien
plutôt
le
Rien.
Toutes les choses de ce monde subsistent dans un exil perceptible. Elle
sont victimes d'une légère et constante
déperdition
d'être. Assurément, cette modernité qui se voulait
sans mystère et qui jurait de liquider la métaphysique
l'a
bien plutôt réalisée. Elle a produit un
décor
fait de purs phénomènes, de purs étants qui ne
sont
rien au-delà du simple fait de se tenir là,
dans
leur positivité vide, et qui sans relâche provoquent
l'homme
à éprouver "la merveille des merveilles : que l'étant
est"
(Heidegger, Qu'est-ce que la métaphysique ?). Il nous
suffit
dans ce hall ultramoderne fait de glace, de marbre et d'acier où
le hasard nous a menés, d'un mince relâchement de la
constriction
cérébrale pour brutalement voir tout l'existant glisser
et
s'invaginer en une présence tout à la fois oppressante et
flottante, où rien ne reste. L'expérience du Tout Autre,
il nous arrive ainsi de la faire dans les circonstances les plus
communes,
et jusque dans des boulangeries fraîchement
rénovées.
Un monde s'étend devant nous, qui ne parvient plus à
soutenir
notre regard. L'angoisse y veille à tous les carrefours. Or
cette expérience désastreuse où nous
émergeons
violemment hors de l'existant n'est rien d'autre que celle de la
transcendance
en même temps que de l'irrémédiable
négativité
que nous contenons. C'est en elle toute l'étouffante
"réalité",
dont la grande machinerie de l'imposture sociale travaillait à
établir
l'évidence, qui soudainement, qui lâchement, s'affaisse,
et
fait place à la béance de sa nullité. Cette
expérience
est rien moins que le fondement de la métaphysique, où
celle-ci
apparaît précisément
comme métaphysique,
où
le monde apparaît comme monde. Mais la métaphysique qui
ainsi
revient n'est pas la métaphysique que l'on avait chassée,
car elle revient comme vérité et négation de ce
qui
avait vaincu l'ancienne, comme conquérante,
comme métaphysique
critique. Parce
que le projet de la modernité marchande n'est rien,
sa réalisation
n'est que l'extension du désert à la totalité de
l'existant.
C'est ce désert que nous venons ravager.
Trônant sans
soutien au beau
milieu des catastrophes qui s'amoncellent, la domination marchande - et
par "domination" nous n'entendons rien d'autre que le rapport
symboliquement
médié de complicité entre dominants et
dominés
;
tant il fait peu de doute, pour nous, que "le tourmenteur et le
tourmenté
ne font qu'un, que l'un se trompe en croyant qu'il ne participe pas au
tourment, l'autre en croyant qu'il ne participe pas à la faute"
: à la niche, Bourdieu ! - ne se sent plus chez elle dans le
singulier
état de choses qu'elle a pourtant produit, et dont chaque
détail
la dément. Il suffit, pour s'en convaincre de se rendre attentif
au pas de nos contemporains, qui font songer à une
bande
de fuyards courant à leurs propres trousses et talonnés
par
leur propre inquiétude métaphysique. C'est
désormais
pour le Bloom un travail à plein temps que de se soustraire
à
l'expérience fondamentale du néant, qui ruine toute foi
simple
en ce monde. La dérision des choses menace à tout instant
de submerger sa conscience. Ignorer l'oubli de l'Etre, dont le retrait
nous cerne dans chaque banlieue, dans chaque vagin comme dans chaque
station-service,
réclame désormais l'ingestion quotidienne de doses
quasiment
létales de Prozac, d'informations et de Viagra. Mais tous ces
remèdes
à courte portée ne suppriment pas l'angoisse, ils la
masquent
seulement, et la rejettent dans une ombre propice à sa
croissance
silencieuse. Finalement, les journaux féminins doivent tout de
même,
pour vendre leurs mensonges et leurs maladies, convaincre leurs
lectrices
que "La vérité, c'est bon pour la santé", des
multinationales
des cosmétiques s'avisent de prodiguer sur leurs emballages
"métaphysique,
éthique et épistémologie", TFI érige la
"quête
de sens" en principe rentable de sa programmation future et Starck, ce
faussaire éclairé, assure à La Redoute quelques
années
d'avance sur ses concurrents en composant pour elle un "catalogue de
non-produits
à l'usage des non-consommateurs". On imagine avec peine comme il
a fallu que la domination soit intérieurement
désemparée
pour qu'elle en arrive là. Dans ces conditions, la pensée
critique doit cesser d'attendre de la constitution d'un sujet
révolutionnaire
de masse la révélation du caractère imminent d'un
renversement social. Cela, elle doit plutôt apprendre à le
lire clans l'explosion formidable au cours de la période
récente,
de la demande sociale de divertissement. Un tel phénomène
est signe que la pression des questions essentielles, si longtemps
tenues
en suspens, et avec tant de profits, a franchi le seuil de
l'intolérable.
Car, si l'on se divertit avec une telle fureur, il faut bien que ce
soit
de quelque chose et que ce quelque chose soit devenu une bien
obsédante
présence. "Si l'homme était heureux, il le serait
d'autant
plus qu'il serait moins diverti" (Pascal).
Supposons que l'objet
qui répand
partout fine une si notable terreur, et dont on pouvait encore nier
l'action
effective tant qu'il n'était pas nommé, ce soit la
Métaphysique
critique - il s'agit ici d'une définition, peut-être n'en
donnerons-nous jamais ni de si nette ni de si pénétrable
-. Les inoffensifs sociologues ne sont naturellement pas dotés
des
organes qui leur permettraient de comprendre de quoi il retourne ici,
non
plus d'ailleurs que la poignée de pauvres esthètes en
veine
d'indignation qui vitupèrent la misère de l'époque
du haut de leur profession d'écrivain, et qui ne voient dans la
consommation que la consommation elle-même. Ce n'est pas
l'extraordinaire
étendue du désastre qu'il faut songer à contester,
mais la signification de celui-ci. La terreur générale du
vieillissement, la charmante anorexie féminine, l'arraisonnement
du vivant, l'apocalypse sexuelle, l'administration industrielle du
divertissement,
le triomphe de la Jeune-Fille, l'apparition de pathologies
inédites
et monstrueuses, l'isolement paranoïaque des egos, l'explosion
d'actes
de violence gratuite, l'affirmation fanatique et universelle d'un
hédonisme
de supermarché, font une élégante litanie pour les
paroxystes en tout genre. L'œil exercé, quant à lui, ne
voit
dans tout cela rien qui accrédite la victoire sans retour de la
marchandise et de son empire de confusion, il y devine plutôt
l'intensité
de I'attente générale, de I'attente messianique de la
catastrophe,
du moment de vérité qui mettra enfin un terme à
l'irréalité
d'un monde de mensonges. Sur ce point comme sur bien d'autres, il n'est
pas superflu d'être sabbatéen.
Du point de vue
où nous nous
plaçons, la plongée résolue des masses dans
l'immanence
et leur fuite ininterrompue dans l'insignifiance - toutes choses qui
pourraient
nous faire tant désespérer du genre humain - cessent
d'apparaître
comme des phénomènes positifs qui auraient en
eux-mêmes
leur vérité, mais sont plutôt compris comme des
mouvements
purement négatifs, accompagnant l'exode contraint hors d'une
sphère
de la signification que le Spectacle a intégralement
colonisée,
hors de toutes les figures, de toutes les formes sous lesquelles il est
actuellement permis d'apparaître et qui nous exproprient
du
sens de nos actes, comme de nos actes eux-mêmes. Mais
déjà
cette fuite ne suffit plus, et il faut vendre en sachets individuels le
vide laissé par la Métaphysique Critique. Le New Age, par
exemple, correspond à sa dilution infinitésimale,
à
son travestissement burlesque par quoi la société
marchande
tente de s'immuniser contre elle. Le constat de la séparation
généralisée(entre
le sensible et le suprasensible autant qu'entre les hommes), le projet
de restaurer l'unité du monde, l'insistance sur la
catégorie
de la totalité, la primauté de l'esprit, ou
l'intimité
avec la douleur humaine s'y combinent de façon calculée
en
une nouvelle marchandise, en de nouvelles techniques. Le bouddhisme
appartient
lui aussi a la quantité des hygiènes spirituelles que la
domination devra mettre en oeuvre pour sauver sous quelque forme que ce
soit le positivisme et l'individualisme, pour demeurer encore un peu
dans
le nihilisme. A tout hasard, on ressort même la
bannière
mitée des religions, dont on sait quel utile complément
elles
peuvent faire au règne terrestre de toutes les misères -
il va de soi que lorsqu'un hebdomadaire de bigots en baskets
s'inquiète
ingénument, en couverture, "le XXIème siècle
sera-t-il
religieux?", il faut plutôt lire "Le XXIème siècle
parviendra-t-il à refouler la Métaphysique Critique?" -.
Tous les "nouveaux besoins" que le capitalisme tardif se flatte de
satisfaire,
toute l'agitation hystérique de ses employés, et
jusqu'à
l'extension du rapport de consommation à l'ensemble de la vie
humaine,
toutes ces bonnes nouvelles qu'il croit donner de la
pérennité
de son triomphe ne mesurent donc jamais que l'approfondissement de son
échec, de la souffrance et de l'angoisse. Et c'est cette
souffrance
immense, qui peuple les regards et durcit tant les choses, qu'il doit
toujours
à nouveau, dans une course haletante, mettre au travail, en
dégradant en besoins
la tension fondamentale des hommes vers
la réalisation souveraine de leurs virtualités, tension
qui
ne cesse de s'accroître avec la distance qui les en
sépare.
Mais l'esquive s'épuise et son efficacité tendancielle
décroît
rapidement. La consommation ne parvient plus à éponger
l'excès
des larmes contenues. Aussi faut-il mettre en oeuvre des dispositifs de
sélection toujours plus ruineux et plus drastiques pour exclure
des rouages de la domination ceux qui n'ont pu ravager en
eux-mêmes
toute propension à l'humanité. Aucun de ceux qui
participent
effectivement à cette société n'est censé
ignorer
ce qui pourrait lui en coûter de laisser voir en public sa
douleur
véritable. Toutefois, en dépit de ces machinations, la
souffrance
n'en continue pas moins de s'accumuler dans la nuit forclose de
l'intimité,
ou elle cherche à tâtons, avec obstination, un moyen de
s'écouler.
Et comme le Spectacle ne peut éternellement lui interdire de se
manifester, il doit de plus en plus souvent le lui concéder,
mais
alors en en travestissant l'expression, en désignant au deuil
planétaire
un de ces objets vides, une de ces momies royales dont la confection
est
son secret. Seulement la souffrance ne peut se satisfaire de pareils
faux-semblants.
Aussi attend-elle, patiente, comme à l'affût, la brutale
suspension
du cours régulier de l'horreur, où les hommes
s'avoueraient
en un soulagement sans limites : "Tout nous manque indiciblement. Nous
crevons de la nostalgie de l'Etre" (Bloy, Belluaires et porchers).
On comprendra
certainement mieux, à
présent, que nous récusions pour la Métaphysique
Critique
toute espèce de Paternité : il nous aura suffi
d'ouvrir les yeux pour la voir se dessiner en creux à la
surface de l'époque, comme son centre vide. La
Métaphysique
Critique se donne à quiconque prend à coeur de vivre les
yeux ouverts, ce qui ne réclame en fin de compte qu'une
obstination
particulière que l'on a coutume de faire passer pour de
la
démence. Car la Métaphysique Critique est la rage
à
un tel degré d'accumulation qu'elle devient regard. Mais
un tel regard qui a guéri de tous les misérables
envoûtements
de la modernité, ne connaît pas le monde comme distinct de
lui-même. Il voit que, sous leurs formes vulgaires, le
matérialisme
et l'idéalisme ont vécu, que "l'infini est aussi
indispensable
à l'homme que la planète où il vit"
(Dostoïevsky)
et que, même là où l'on semble s'épanouir
dans
l'immanence la plus satisfaite, la conscience est encore
présente
comme inaudible sentiment de déchéance, comme mauvaise
conscience.
L'hypothèse kojévienne d'une "fin de l'Histoire"
où
l'homme resterait "en vie en tant qu'animal qui est en accord avec la
Nature
et l'Etre donné", où "les animaux posthistoriques de
l'espèce
Homo
Sapiens (qui [vivraient] dans l'abondance et en pleine
sécurité)
[seraient] contents en fonction de leur comportement
artistique,
érotique et ludique, vu que par définition ils s'en
[contenteraient]",
et où disparaîtrait la connaissance discursive du monde et
de soi, s'est révélée être l'utopie du
Spectacle,
mais elle s'est aussi révélée, comme telle,
irréalisable.
Il n'y a manifestement nulle part, pour les hommes, d'accès
à
la condition animale. La vie nue est encore pour eux une forme de
vie.
Le
malheureux "homme moderne" - passons sur l'oxymore -, qui avait mis un
soin si virulent à se débarrasser du fardeau de la
liberté,
commence à entrevoir que c'est là chose impossible, qu'il
ne peut renoncer à son humanité sans renoncer à
la
vie même, qu'un homme animalisé n'est mêmepas
un
animal. Tout, dans l'achèvement de cette
époque, porte à croire que l'homme ne peut survivre que
dans
l'élément du sens. Rien, comme la peine que nos
contemporains
mettent à s'en divertir, ne nous montre à quel point le
possible
que l'homme contient tend de lui-même vers sa réalisation.
Ses crimes mêmes lui sontdictés par le désir de
trouver
unemploi à ses facultés. Ainsi,
penser
ne représente pas pour lui un devoir, mais une
nécessitéessentielle,
dont l'inaccomplissement estsouffrance, c'est-à-dire
contradiction
entre ses possibilités et son existence. Les hommes
s'étiolent
physiquement
dans
la négation de leur dimension métaphysique. En même
temps, il apparaît nettement que l'aliénation n'est pas un
état
où
ils seraient définitivement plongés, mais l'incessante
activité
que
l'on doit déployer pour les y maintenir. L'absence de conscience
n'est que le refoulement continu de celle-ci. L'insignifiance a encore
un
sens. L'oubli complet du caractère métaphysique de toute
existence est certes une catastrophe, mais c'est une catastrophe
métaphysique.
Et c'est le même constat qui, bien que vieux de trente ans,
s'impose
dans le domaine de la pensée. "La philosophie analytique
contemporaine
s'acharne à exorciser des "mythes", des "fantasmes"
métaphysiques
tels que la Conscience, l'Esprit, la Volonté, L'Ego, en
dissolvant
le contenu de ces concepts dans des formules qui énoncent des
opérations,
des réalisations, des forces, des tendances, des
spécialisations
particulières et précises. Le résultat montre de
manière
étrange qu'il est impossible de détruire ces concepts."
(Marcuse, L'homme
unidimensionnel).La
métaphysique est le spectre qui hante l'homme occidental depuis
cinq siècles qu'il tente de se noyer dans l'immanence, et qu'il
n'y parvient pas.