Tiqqun
Tiqqun, n°1, Paris 1999.
Nous causâmes aussi de l'univers, de sa création et de sa future destruction.
Charles Baudelaire
Au moment où, dans le Spectacle, la domination marchande révèle sa métaphysique et se révèle comme métaphysique, sa contestation véritable, passée et présente, est ramenée en pleine lumière et se dévoile à son tour comme telle. C'est alors aussi qu'apparaît sa parenté avec les mouvements messianiques les millénarismes, les mystiques, les hérésies du passé ou encore avec les chrétiens d'avant le christianisme. Toute la pensée révolutionnaire "moderne" se résout devant nos yeux dans la rencontre de l'idéalisme allemand et du concept de Tiqqun, qui désigne, dans la Kabbale lurianique, le processus de la rédemption, de la restauration de l'unité du sens et de la vie de la réparation de toutes choses par l'action des hommes eux-mêmes.Quant à sa prétendue "modernité", elle n'était en fin de compte que le refoulement de son caractère fondamentalement métaphysique. D'où l'ambiguïté de l'oeuvre d'un Marx ou d'un Lukàcs, par exemple. Il est de règle que le Spectacle, où l'on a vu la violence conceptuelle de l'idéalisme se muer en violence réelle, et même physique, répute "idéaliste" cet aspect précis de la pensée de ceux qu'il n'est pas parvenu à supprimer à temps. C'est là un critère sûr pour distinguer la critique conséquente de la pseudo-contestation, qui rejoint toujours cette société dans I'acharnement à évacuer l'Indicible du politiquement dicible. Les salauds se reconnaissent infailliblement à la rage qu'ils mettent à ne rien comprendre, à ne rien voir, à ne rien entendre. Tant qu'ils vivront, l'angoisse, la souffrance, l'expérience du néant, le sentiment de l'étrangeté à tout se verront, au même titre que les innombrables manifestations de la négativité humaine, renvoyés aux portes de la Publicité, avec un sourire ou une compagnie de CRS. Tant qu'ils vivront, on les réputera nulles et non avenues. La lucarne historique qui s'ouvre à présent est le moment psychologique qui mettra en lumière le contenu de vérité, c'est-à-dire la puissance de ravage, de toute la critique passée et présente. La domination marchande en venant à livrer ouvertement la bataille sur le terrain métaphysique, sa contestation va devoir à son tour se placer sur ce terrain. C'est là une nécessité qui a aussi peu à voir avec la bonne volonté des militants qu'avec la résolution de leurs tbéoriciens en carton-pâte : elle tient à ce que cette société a elle-même besoin de cet affrontement pour trouver un emploi à toute la puissance technique accumulée. A nouveau se joue une course de vitesse où nous ne pouvons plus nous contenter d'appliquer la critique. mais où nous devons bien plutôt commencer par la créer. Il s'agit de rendre la critique possible et de rien d'autre. La Métaphysique Critique n'est donc pas un objet qui entre sur la scène du monde dans sa splendeur définitive. Elle est ce qui s'élabore et s'élaborera dans la lutte contre l'ordre présent. La Métaphysique Critique est la négation déterminée de la domination marchande.
Que cette négation se manifeste sans se trahir, ou que ses forces soient une fois de plus détournées pour servir à l'extension mesurée du désastre, cela ne relève en revanche d'aucune nécessité, mais seulement de la détermination mélancolique de quelques éléments libres liés par la détermination à faire de leur conscience un usage pratique, c'est-à-dire, au fond, de semer dans le monde du Spectacle une Terreur inverse de celle qui y règne présentement. Le simple fait cependant qu'il ne puisse plus y avoir, devant un réel qui a pris un tour si parfaitement systématique de contestation de détail, ne laisse subsister aucune ambiguïté quant à la terrible radicalité de l'époque. La critique n'a plus d'autre choix que de saisir les choses à la racine ; or, la racine, pour l'homme, c'est son essence métaphysique. Aussi, quand la domination consiste à occuper la Publicité, à construire de toutes pièces un monde de faits, un système de conventions et un mode de perception indépendants de tout autre rapport que le sien, ses ennemis se reconnaissent dans la double ambition de partout faire éclater l'aura de familiarité de ce qui passe encore pour la "réalité", en la dévoilant comme construction, et d'agencer, dans les replis de la présente tyrannie sémiocratique, des espaces symboliques autonomes de l'état d'explicitation public, étrangers à lui, mais prétendant comme lui à une validité universelle. Le Nous doit en tout lieu faire place au On. C'est bien à cela que nous travaillons selon nos penchants propres, en révélant la Jeune-Fille comme dispositif politique de coercition, l'économie comme rituel de magie noire, le Bloom comme sainteté criminelle, le Parti Imaginaire comme porteur d'une hostilité aussi invisible qu'absolue, ou la boulangerie du coin comme apparition surnaturelle. L'affaire est centralement d'affecter tout ce que l'on dit, tout ce que l'on fait et tout ce que l'on voit de son facteur naturel d'irréalité. Ce monde cessera d'être monstrueux quand il cessera d'aller de soi. Aussi toute notre théorie s'inscrit-elle dans la vie quotidienne, où elle doit toujours et encore puiser ce familier qu'il nous revient de rendre inquiétant. Notre intérêt maniaque pour le "fait divers" peut-être rapporté à cela, car c'est en lui l'habituel lui-même qui s'arrache à l'habitude devant le vernis, d'un coup, saute. La violence aveugle et limpide d'un Kipland Kinkel ou d'un Alain Oreiller témoigne à des doses mortelles de cette vérité négativede l'homme, que la quotidienneté planifiée s'applique invariablement à étouffer. Dans cette offensive, le langage constitue jusqu'à un certain point, le champ de bataille, qu'il s'agit pour nous, de miner.Ce choix n'a rien d'arbitraire, il repose sur ce constat que la domination, qui a été obligée de l'investir, ne s'y est jamais trouvée à son aise. Si par certains aspects, la présente efficacité de l'économie, comme son apparente pérennité, reposent sur la manipulation libre des signes, et leur réduction opérante au signal, il apparaît tout aussi nettement que la réussite définitive de cette réduction serait sa mort. Pour que la domination puisse encore les manier comme ses véhicules, les signes doivent receler quelque sens, c'est-à-dire une transcendance qui porte d'une façon ou d'une autre au-delà de l'état de choses actuel, et le menace de nullité. Il y a là une contradiction, une plaie ouverte qui, exploitée avec assez de malveillance, est de nature à causer sa perte. Nous y pourvoirons.
Par bien des aspects, la Métaphysique Critique poursuit et achève le travail de sape entrepris avec succès, depuis cinq siècles, par le nihilisme. La constance avec laquelle toute foi simple dans la réalité s'est trouvée, quartier suivant quartier, ébranlée d'abord, puis entamée et finalement minée, ne lui est pas étrangère. Elle n'en éprouve nul regret. La Métaphysique Critique n'a pas vocation à procurer aux hommes une espèce nouvelle et raffinée de consolation. Bien plutôt, son mot d'ordre est de GENERALISER L'INQUIETUDE. La métaphysique Critique est elle-même cette inquiétude qui ne se laisse plus concevoir comme faiblesse, ou comme vulnérabilité, mais comme ce dont toute force émane. Elle n'est pas faite pour apporter la sécurité aux faibles qui ont besoin d'appui, mais pour les amener au combat. Elle est comme l'arme dont nul ne peut dire qui elle servira que celui qui s'en empare. Il y a dans chaque vie qui se maintient dans un tel contact avec l'Etre une puissance de dévastation dont on ne mesure pas l'intensité. Le procès que tant d'autres avant nous ont engagé contre le réel, est en passe d'être gagné, mais par l'ennemi. C'est pourquoi dans cette voie mauvaise, nous tenons pour un préliminaire à toute la pulvérisation de la dernière structure palpable d'appréhension de l'existant : la forme quantitative abstraite de la marchandise qui est devenue "pour la conscience réifiée la forme d'apparition de sa propre immédiateté, qu'elle n'essaie pas - en tant que conscience réifiée - de dépasser qu'elle s'efforce au contraire, par un approfondissement scientifique des systèmes de loi saisissables de fixer et de rendre éternelle" (Lukàcs, Histoire et conscience de classe). Rendre folle la sagesse du monde fait indiscutablement partie de notre programme, mais ce n'en est que la première ligne. La Métaphysique Critique est plutôt "ce mouvement spirituel qui prend pour terrain le nihilisme et se modèle sur lui, le reflétant dans l'Etre" (Jünger, Traité du Rebelle), cette force nécessaire qui entend renverser l'hégémonie marchande en la manifestant comme métaphysique. Seulement cet acte de répéter, de manifester la réalité comme interprétation, comme construction, cette façon cette façon de montrer que l'essence du nihilisme n'est rien de nihiliste, avance déjà au-delà du nihilisme. Partout où elle porte .son regard, la Métaphysique Critique affecte l'étant d'un signe contraire à la convention dominante. Toute réalité qui se rapporte à elle change brusquement de sens ; les proportions s'inversent : ce qui apparaissait comme un reste en marge du Spectacle se découvre comme la chose la plus réelle, ce que l'on regardait hier encore comme le monde lui-même est rendu à sa misère minuscule, ce qui paraissait fermement établi se met à vaciller, ce qui semblait n'avoir guère plus de consistance que l'air acquiert une présence basaltique. Ainsi, la Métaphysique Critique donne à voir l'insignifiance où le Spectacle, cette unité fausse car abstraite du sens et de la vie, a rejeté tout l'étant, non comme un fait lui-même insignifiant, mais comme une situation politique de servitude, une forme concrète de l'oppression sociale. Ce faisant, elle met cette insignifiance en possession d'un coefficient de réalité dont rien dans ce monde ne peut se prévaloir. Mais c'est en vérité toute la non-identité qui avait été refoulée dans la pénombre du monde infraspectaculaire, tout ce qui n'était ni dicible, ni admissible dans le mode de dévoilement dominant, qu'elle fait entrer dans la présence qu'elle rend audible, et par là, réel. La Métaphysique Critique crée, en partant du néant, une plénitude plus vraie, plus compacte et plus déliée que l'apparente plénitude du Spectacle : la plénitude de la déréliction, l'absolu du désastre. En dévoilant à la souffrance humaine sa signification politique, elle l'abolit comme telle et en fait le présage d'un état supérieur. Cela vaut aussi bien pour l'angoisse, où c'est l'existant lui-même qui porte au-delà de l'existant : une fois cette expérience propulsée au coeur de la Publicité, le fini en tant qu'il s'efface et se reprend comme signe de l'infini.
Mais la transfiguration dont la Métaphysique Critique est synonyme s'opère d'abord dans l'homme qui se trouvait dépossédé de tout ce qu'il croyait sien, dans le Bloom, qui reconnaît aussi le rien qui lui reste en partage comme la seule chose qu'il ait en fin de compte jamais eue en propre : son indestructible faculté métaphysique. La notion de Parti Imaginaire enfin donne corps au résidu, au reste, à la non-coïncidence à tout ce qui tombe en dehors du plan universel de l'économie, de l'arraisonnement et de la Mobilisation Totale. Ainsi, en même temps qu'elle est la doctrine de transcendance qui seule permet de s'affranchir de ce monde et de l'anéantir, en même temps qu'elle rédige les prolégomènes à toute insurrection future, en même temps, donc qu'elle s'affirme comme la négation déterminée de la domination marchande, la Métaphysique Critique contient déjà dans ses manifestations présentes le dépassement positif qui mène au-delà des zones de destruction. Chaque homme, dit-elle, exerce une certaine activité intellectuelle, adopte une vision du monde, une ligne de conduite morale délibérée, et contribue donc à défendre et à faire prévaloir une certaine vision du monde" (Gramsci, Les intellectuels et l'organisation de la culture). En conséquence, la Métaphysique Critique va s'imposer comme une sommation toujours plus intraitable et plus virulente faite à chaque Blumm de porter à sa conscience la vision du monde sous-jacente à son mode de vie puis, la rejetant ou se l'appropriant, de reconnaître ses semblables et ses adversaires, c'est-à-dire au fond de naître au monde. Nous ne laisserons à personne le loisir d'ignorer la signification de son existence. Tout engage à tout. Nous ferons passer aux hommes jusqu'au goût de consommer. La Métaphysique Critique ne se contente donc pas de considérer toutes choses depuis le point de vue de Tiqqun, c'est-à-dire de l'unité du monde, de la réalisation finale de toutes choses, de l'immanence du sens à la vie, elle produit par son caractère pratique et exemplaire cette unité, cette réalisation et cette immanence. Elle fait elle-même partie du monde du Tiqqun. La Métaphysique Critique est dans son existence quotidienne le point de vue d'où le Beau, le Bien et le Vrai ont déjà cessé d'être perçus contradictoirement. Parce que le nihilisme n'est rien d'autre que "la perte provisoire de l'ouverture dans laquelle une certaine interprétation de l'étant se constitue comme interprétation" (Jünger) et que la Métaphysique Critique se présente comme une injonction générale à se déterminer à partir du caractère métaphysique du monde, elle constitue selon son cours propre l'aliénation et le nihilisme dans les termes de cette vieille ordure d'Heidegger, "l'appropriation de la métaphysique", "l'appropriation de l'oubli de I'Etre". Elle détermine dans un premier temps une mise à distance du monde comme représentation et "prend d'abord l'apparence d'un dépassement de la métaphysique [...]. Mais ce qui se produit dans l'Appropriation de la métaphysique, et en elle seule, c'est bien plutôt que la vérité de la métaphysique expressément revient, vérité durable d'une métaphysique apparemment répudiée, qui n'est autre que son essence désormais réappropriée : sa Demeure. Ce qui arrive ici est autre Chose qu'une restauration de ta métaphysique" (Heidegger, Contribution à la question de l'Etre).
Pour la communauté des métaphysiciens-critiques, il n'est d'ores et déjà rien de plus concret que cette Appropriation et cette Demeure, même si elles se présentent encore provisoirement sous la forme de problèmes à résoudre, plus que de solutions immédiatement données. Dans la mesure des contraintes que continue de leur imposer cette société, il n'est pas douteux qu'ils soient en train de construire quelque part dans les recoins des métropoles, un ethos réellement c'est-à-dire collectivement, pratiqué où "la Métaphysique fait partie de l'exercice journalier de la vie" (Artaud). On aurait tort d'y dénoncer une alternative confortable à l'offensive armée. Contrairement à ce que voudraient nous faire croire quelques gauchistes pressés, dans les conditions actuelles, l'enjeu immédiat de la pratique révolutionnaire n'est pas la lutte frontale contre la domination marchande, car celle-ci s'effrite inexorablement et "ce qui s'effrite s'effrite, mais ne peut être détruit" (Kafka). Aussi faut-il plutôt laisser la gueuse à son insipide décomposition et se préparer à lui flanquer le moment venu, le coup fatal dont elle ne pourra pas se relever ; ce qui ne suppose rien moins que de réaliser par tous les moyens l'unité des forces particulières qui s'affrontent actuellement à l'hégémonie marchande, soit, en d'autres termes, de réaliser le Parti Imaginaire. Pour cette seule raison que "dans un monde de mensonge, le mensonge ne peut être vaincu" par son contraire mais uniquement par un monde de vérité" (Kafka), ceux-là mêmes dont ta vocation ne serait que de détruire n'ont d'autre choix que de travailler à la formation, dans l'espace infraspectaculaire. de semblables "mondes de vérité". Si toutefois ils entendent devenir autre chose que des professionnels assermentés de la contestation sociale. L'élaboration positive, au milieu des ruines de formes de vie, de communauté et d'affectivité indépendantes et supérieures aux eaux glacées des mœurs spectaculaires est un acte de sabotage dont la faculté d'échec sur l'imperium de l'abstraction agit sans apparaître. Elle constitue aussi dans la situation présente, la condition sine qua non de toute contestation efficace, car, à moins de se regrouper par familles mentales, les opposants à cette société n'ont aucunechance de survivre. Rien, néanmoins, ne saurait retenir les métaphysiciens-critiques de se rallier à toute agitation qui s'attaque explicitement à la domination marchande, et d'en fomenter eux-mêmes quelques-unes. A aucun prix, nous ne renoncerons à perturber la morne cérémonie du monde. Mais de tels faits de notre part seraient compris à faux si l'on ignorait qu'ils ne prennent sens que dans la construction plus vaste d'un mode de vie où la guerre a sa place. La Coexistence pacifique de toutes les dérisions, qui fait de cette époque un si puissant vomitif, est de ces choses auxquelles nous comptons mettre un terme sanglant. Il n'est pas tolérable que la vérité et l'erreur continuent à vivre ainsi en paix l'une avec l'autre. La compromission mutuelle de tant de métaphysiques si viscéralement irréconciliables clans l'édicule baroque du Spectacle fait partie des moyens que commande l'ennemi pour briser les plus vivants. Les hommes doivent s'accorder sur l'énoncé de leurs désaccords, tracer des frontières nettes entre les différentes patries métaphysiques et mettre ainsi fin au monde de la confusion. où nul ne parvient plus à reconnaître ni ses frères ni ses ennemis. Les interminables disputes entre théologiens constituent de toute évidence un modèle de vie sociale. L'utopie de Tlön n'est pas pour nous déplaire. Nous n'accordons aucun prix à l'amour de ceux qui n'ont pas su haïr, ni à la paix de ceux qui n'ont jamais combattu. Aussi, dans notre défi de faire en sorte que "le refus utopique du monde de la convention s'objective en une réalité également existante et que le refus polémique obtienne ainsi la forme d'une structuration" (Lukàcs. Théorie du Roman), la recherche d'occasions de querelle avec ceux dont la métaphysique nous est objectivement adverse n'a pas moins d'importance que la quête de nos frères éparpillés dans l'Exil. L'objet de la communauté authentique ne peut être autre chose que la construction consciente du commun lui-même, c'est-à-dire la création du monde, ou, pour être plus exact, la création d'un monde. C'est pourquoi les métaphysiciens-critiques mettent un soin si particulier à composer ensemble l'alphabet vrai dont l'application donne aux choses, aux êtres, et aux discours une signification, c'est-à-dire à reconstituer dans la réalité un ordre caché, tel que l'existant cesse de les submerger et se présente enfin sous la forme familière de figures plutôt que de gueules, au sens de Gombrowicz. Il s'agit bien d'élever l'affinité élective jusqu'à la construction libre d'un mode de dévoilement commun de la réalité. Il faut faire de nos perceptions individuelles et de nos sentiments moraux une oeuvre collective. Telle est la tâche. Mais déjà, nous avons retrouvé, avec la sensation objective du mal, l'inexorable frisson du vice, celui de foutre une Jeune-Fille, ou de faire des courses dans un supermarché. Dans chacun de nos ennemis, le postmoderne, la Jeune-Fille, le sociologue, le manager, le bureaucrate, l'artiste ou l'intellectuel, toutes tares qui peuvent fort bien entrer dans la composition d'un seul et même salaud, nous ne voyons plus que sa métaphysique. Notre "pouvoir d'hallucination volontaire" a passé ce degré de cohérence (ici, désormais, tout nous parle de ce que nous laissons - les temps messianiques ne sont pas autre chose : la résorption de l'élément du temps dans l'élément du sens - . Ceux qui croient pouvoir édifier un monde neuf sans bâtir un langage nouveau se trompent : tout ce monde est contenu dans son langage. Le nôtre ne cache pas plus que les autres sa vocation impérialiste : toute poésie, toute pensée, tout imaginaire qui ne parvient pas à rentrer dans l'effectivité, quand cela est devenu possible. se tient en deçà même du rang dérisoire de la minauderie. Roger Gilbert-Lecomte donnait à ce constat une expression à laquelle nous n'avons rien à retrancher : "la naissance de la pensée concrète (métaphysique expérimentale) en sortant la vision de son expression artistique, transformera son savoir en pouvoir". Il remarquait aussi que "le métaphysicien expérimental mise sur son déséquilibre qui lui donne autant de points de vues différents sur la réalité". Il disait juste. Un monde fait d'idées est aussi un monde à la merci des idées, pourvu qu'elles soient impérieuses. L'affaire qui nous absorbe, en somme, c'est la réalisation de l'utopie concrète d'un monde où chacune des grandes métaphysiques, chacun des grands "langages de la création", entre lesquels il n'y a "ni dépassement, ni doublement" (Péguy), pourrait enfin et au plein sens du terme habiter le monde, disposer d'un royaume et se perdre sans retenue dans d'intarissables guerres saintes, schismes, sectes et hérésies, ou l'immanence du sens à la vie serait retrouvée, ou le langage approcherait l'Etre et l'Etre le langage, où la métaphysique ne serait plus un discours, mais le fécond tissu de l'existence où chaque communauté serait un repli dans le Commun réapproprié, où l'homme, renonçant à recouvrir son insoluble rapport au monde par le mensonge débile et grossier de la propriété privée, s'ouvrirait véritablement à l'expérience de l'angoisse, de l'extase et de l'abandon. Que la vie n'aime pas la conscience que l'on a d'elle et que la forme s'éprouve encore dans la souffrance, dénonce un temps auquel la durée se refuse. Quant à nous, nous annonçons un monde où l'homme épousera son destin comme le jeu tragique de sa liberté. Il n'y a de vie plus proprement humaine que celle-là. Sans aucun doute, les métaphysiciens-critiques portent dans leur déraison ce lendemain du désastre. Et quand bien même nous devrions succomber aux puissances que ce monde aura déchaînées contre nous, nous aurons au moins présagé ces temps heureux où il n'y aura plus de métaphysique, car tous les hommes seront des métaphysiciens, détenteurs vivants de l'Absolu. On comprendra alors que jusqu'ici, il ne s'est rien passé.
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