L'histoire du
sujet se développe
en une série plus ou moins typique d'identifications
idéales
qui
représentent les plus purs des phénomènes
psychiques
en ceci qu'ils révèlent essentiellement la fonction de l'imago.
Et
nous ne concevons pas le Moi autrement que comme un système
central
de ces formations, système qu'il faut comprendre comme elles
dans
sa structure imaginaire et dans sa valeur libidinale.
Sans donc nous attarder à
ceux
qui, même dans la science, confondent tranquillement le Moi avec
l'être du sujet, on peut voir où nous nous séparons
de la conception la plus commune, qui identifie le Moi à la
synthèse
des fonctions de relation de l'organisme, conception qu'il faut bien
dire
bâtarde en ceci qu'une synthèse subjective s'y
définit
en termes objectifs.
On y reconnaît la position
d'Henry
Ey telle qu'elle s'exprime dans le passage que nous avons relevé
plus haut, par cette formule que "l'atteinte du Moi se confond en
dernière
analyse avec la notion de dissolution fonctionnelle".
Peut-on la lui reprocher quand le
préjugé paralléliste est si fort que Freud
lui-même,
à l'encontre de tout le mouvement de sa recherche, en est
resté
le prisonnier et qu'au reste y attenter à son époque
eût
peut-être équivalu à s'exclure de la
communicabilité
scientifique ?
On sait en effet que Freud
identifie
le Moi au "système perception-conscience", que constitue la
somme
des appareils par quoi l'organisme est adapté au "principe de
réalité"1.
Si l'on réfléchit au
rôle que joue la notion de l'erreur dans la conception de Ey, on
voit le lien qui unit l'illusion organiciste à une
métapsychologie
réaliste. Ce qui ne nous rapproche pas pour autant d'une
psychologie
concrète.
Aussi bien, encore que les
meilleurs
esprits dans la psychanalyse requièrent avidement, si nous les
en
croyons, une théorie du Moi, il y a peu de chance que la place
s'en
remarque par autre chose que par un trou béant, tant qu'ils ne
se
résoudront pas à considérer comme caduc ce qui
l'est
en effet dans l'oeuvre d'un maître sans égal.
L'oeuvre de M.Merleau-Ponty2
démontre pourtant de façon décisive que toute
saine
phénoménologie, de la perception par exemple, commande
qu'on
considère l'expérience vécue avant toute
objectivation
et même avant toute analyse réflexive qui entremêle
l'objectivation à l'expérience. Je m'explique : la
moindre
illusion visuelle manifeste qu'elle s'impose à
l'expérience
avant que l'observation de la figure partie par partie la corrige ; ce
par quoi l'on objective la forme dite réelle. Quand la
réflexion
nous aura fait reconnaître dans cette forme la catégorie a
priori de l'étendue dont la propriété
justement
est de se présenter "partes extra partes", il n'en
restera
pas moins que c'est l'illusion en elle-même qui nous donne
l'action
de Gestalt qui, ici, est l'objet propre de la psychologie.
C'est pourquoi
toutes les considérations
sur la synthèse du Moi ne nous dispenseront pas de
considérer
son phénomène dans le sujet à savoir tout ce que
le
sujet comprend sous ce terme et qui n'est pas précisément
synthétique, ni seulement exempt de contradiction, comme on le
sait
depuis Montaigne, mais bien plus encore, depuis que l'expérience
freudienne y désigne le lieu même de la Verneinung, c'est-à-dire
du phénomène par quoi le sujet révèle un de
ses mouvements par la dénégation même qu'il en
apporte
et au moment même où il l'apporte. Je souligne qu'il ne
s'agit
pas d'un désaveu d'appartenance, mais d'une négation
formelle
autrement dit d'un phénomène typique de
méconnaissance
et sous la forme inversée sur laquelle nous avons insisté
: forme dont son expression la plus habituelle - N'allez pas croire
que...
-, nous livre déjà ce rapport profond avec l'autre en
tant
que tel, que nous allons mettre en valeur dans le Moi.
Aussi bien l'expérience ne
nous démontre-t-elle pas au plus simple regard que rien ne
sépare
le Moi de ses formes idéales (Ich Ideal, où
Freud
retrouve ses droits) et que tout le limite du côté de
l'être
qu'il représente, puisque lui échappe presque toute la
vie
de l'organisme, non seulement pour autant qu'elle en est
méconnue
le plus normalement, mais qu'il n'a pas à en connaître
pour
la plus grande part.
Pour la psychologie
génétique
du Moi, les résultats qu'elle a obtenus nous paraissent d'autant
plus valables qu'on les dépouille de tout postulat
d'intégration
fonctionnelle.
J'en ai moi-même
donné
la preuve par mon étude des phénomènes
caractéristiques
de ce que j'ai appelé les moments féconds du
délire.
Poursuivie selon la méthode phénoménologique que
je
prône ici, cette étude m'a mené à
des
analyses d'où s'est dégagée ma conception du Moi
en
un progrès qu'ont pu suivre les auditeurs des conférences
et leçons que j'ai faites au cours des années tant
à
l'Evolution psychiatrique qu'à la Clinique de la Faculté
et à l'institut de psychanalyse, et qui, pour être
restées
de mon fait inédites, n'en ont pas moins promu le terme,
destiné
à frapper, de connaissance paranoïaque.
En comprenant sous ce terme une
structure
fondamentale de ces phénomènes, j'ai voulu
désigner,
sinon son équivalence, du moins sa parenté avec une forme
de relation au monde d'une portée toute particulière. Il
s'agit de la réaction qui, reconnue par les psychiatres, a
été
généralisée à la psychologie sous le nom de
transitivisme.
Cette
réaction, en effet, pour ne s'éliminer jamais
complètement
du monde de l'homme, dans ses formes les plus idéalisées
(dans les relations de rivalité par exemple), se manifeste
d'abord
comme la matrice de l'Urbild du Moi.
On la constate en effet comme
donnant
de façon significative la phase primordiale où l'enfant
prend
cette conscience de son individu, que son langage traduit, vous le
savez,
en troisième personne avant de le faire en première.
Charlotte
Bühler3,
en effet, pour ne citer qu'elle, observant le comportement de l'enfant
avec son compagnon de jeu, a reconnu ce transitivisme sous la
forme
saisissante d'une véritable captation par l'image de l'autre.
Ainsi il peut participer dans une
entière transe à la chute de son compagnon ou lui imputer
aussi bien, sans qu'il s'agisse de mensonge, d'en recevoir le coup
qu'il
lui porte. Je passe sur la série de ces phénomènes
qui vont de l'identification spectaculaire à la suggestion
mimétique
et à la séduction de prestance. Tous sont compris par cet
auteur dans la dialectique qui va de la jalousie (cette jalousie dont
saint
Augustin entrevoyait déjà de façon fulgurante la
valeur
initiatrice) aux premières formes de la sympathie. Ils
s'inscrivent
dans une ambivalence primordiale qui nous apparaît, je l'indique
déjà, en miroir, en ce sens que le sujet
s'identifie
dans son sentiment de Soi à l'image de l'autre et que
l'image
de l'autre vient à captiver en lui ce sentiment.
Or, cette réaction ne se
produit
que sous une condition, c'est que la différence d'âge
entre
les partenaires reste au-dessous d'une certaine limite qui, au
début
de la phase étudiée, ne saurait dépasser un an
d'écart.
Là se manifeste
déjà
un trait essentiel de l'imago : les effets observables d'une
forme
au sens le plus large qui ne peut être définie qu'en
termes
de ressemblance générique, donc qui implique comme
primitive
une certaine reconnaissance.
On sait que ses effets se
manifestent
à l'égard du visage humain dès le dixième
jour
après la naissance, c'est-à-dire à peine apparues
les premières réactions visuelles et préalablement
à toute autre expérience que celle d'une aveugle succion.
Ainsi, point essentiel, le premier
effet qui apparaisse de l'imago chez l'être humain est
un
effet d'aliénation du sujet. C'est dans l'autre que le
sujet
s'identifie et même s'éprouve tout d'abord.
Phénomène
qui paraîtra moins surprenant à se souvenir des conditions
fondamentales sociales de l'Umwelt humain - et si l'on
évoque
l'intuition qui domine toute la spéculation de Hegel.
Le désir même de
l'homme
se constitue, nous dit-il, sous le signe de la médiation, il est
désir de faire reconnaître son désir. Il a pour
objet
un désir, celui d'autrui, en ce sens que l'homme n'a pas d'objet
qui se constitue pour son désir sans quelque médiation,
ce
qui apparaît dans ses besoins les plus primitifs, en ceci par
exemple,
que sa nourriture même doit être préparée, et
ce qu'on retrouve dans tout le développement de sa satisfaction
à partir du conflit du maître et de l'esclave par toute la
dialectique du travail.
Cette dialectique qui est celle de
l'être même de l'homme doit réaliser dans une
série
de crises la synthèse de sa particularité et de son
universalité,
allant à universaliser cette particularité même.
Ce qui veut dire que dans ce
mouvement
qui mène l'homme à une conscience de plus en plus
adéquate
de lui-même, sa liberté se confond avec le
développement
de sa servitude.
L'imago a-t-elle donc cette
fonction d'instaurer dans l'être un rapport fondamental de sa
réalité
à son organisme ? La vie psychique de l'homme nous montre-t-elle
sous d'autres formes un semblable phénomène ?
Nulle expérience plus que
la
psychanalyse n'aura contribué à le manifester et cette
nécessité
de répétition qu'elle montre comme l'effet du complexe, -
bien que la doctrine l'exprime dans la notion, inerte et impensable de
L'habitude et l'oubli sont les
signes
de l'intégration dans l'organisme d'une relation psychique :
toute
une situation, pour être au sujet à la fois inconnue et
aussi
essentielle que son corps, leste normalement en effets homogènes
au sentiment qu'il a de son corps.
Le complexe d'Oedipe
s'avère
dans l'expérience non seulement capable de provoquer par ses
incidences
atypiques tous les effets somatiques de l'hystérie, - mais de
constituer
normalement le sentiment de la réalité.
Une fonction de puissance et de
tempérament
à la fois, - un impératif non plus aveugle, mais
"catégorique",
- une personne qui domine et arbitre le déchirement avide et
l'ambivalence
jalouse qui fondaient les relations premières de l'enfant avec
sa
mère et avec le rival fraternel, voici ce que le père
représente
et semble-t-il d'autant plus qu'il est plus "en retrait" des
premières
appréhensions affectives. Les effets de cette apparition sont
exprimés
diversement par la doctrine, mais très évidemment ils y
apparaissent
gauchis par les incidences traumatisantes où l'expérience
les a faits apercevoir. Ils me paraissent pouvoir s'exprimer sous leur
forme la plus générale ainsi : la nouvelle image fait
"floculer"
dans un monde de personnes qui, en tant qu'elles représentent
des
noyaux d'autonomie, changent complètement pour lui la structure
la réalité.
Je n'hésite pas à
dire
qu'on pourra démontrer que cette crise a des résonances
physiologiques,
- et que, toute purement psychologique qu'elle soit dans son ressort,
une
certaine "dose d'Oedipe" peut être considérée comme
ayant l'efficacité humorale de l'absorption d'un
médicament
désensibilisateur.
Au reste le rôle
décisif
d'une expérience affective de ce registre pour la constitution
du
monde de la réalité dans les catégories du temps
et
de l'espace, est si évident qu'un Bertrand Russell dans
son
Essai, d'inspiration radicalement mécaniste, d'Analyse de /'Esprit4
ne peut éviter d'admettre dans sa théorie
génétique
de la perception la fonction de "sentiments de distance", qu'avec le
sens
du concret propre aux Anglo-Saxons il réfère au
"sentiment
du respect".
J'avais relevé ce trait
significatif
dans ma thèse, quand je m'efforçais de rendre compte de
la
structure des "phénomènes élémentaires" de
la psychose paranoïaque.
Qu'il me suffise de dire que la
considération
de ceux-ci m'amenait à compléter le catalogue des
structures
: symbolisme, condensation, et autres que Freud a explicitées
comme
celles, dirai-je, du mode imaginaire ; car j'espère
qu'on
renoncera bientôt à user du mot inconscient pour
désigner
ce qui se manifeste dans la conscience.
Je m'apercevais (et pourquoi ne
vous
demanderais-je pas de vous reporter à mon chapitre 5
: dans le tâtonnement authentique de sa recherche il a une valeur
de témoignage), je m'apercevais, dis-je, dans l'observation
même
de la malade qu'il est impossible de situer exactement par
l'anamnèse
la date et le lieu géographique de certaines intuitions,
d'illusions
de la mémoire, de ressentiments convictionnels, d'objectivations
imaginaires qui ne pouvaient être rapportées qu'au moment
fécond du délire pris dans son ensemble.
J'évoquerai
pour me faire comprendre cette chronique et cette photo dont la malade
s'était souvenue durant une de ces périodes comme l'ayant
frappée quelques mois auparavant dans tel journal et que toute
la
collection du journal collationnée pendant des mois ne lui avait
pas permis de retrouver. Et j'admettais que ces
phénomènes
sont donnés primitivement comme réminiscences,
itérations,
séries, jeux de miroir, sans que leur donnée même
puisse
être située pour le sujet dans l'espace et le temps
objectifs
d'aucune façon plus précise qu'il n'y peut situer ses
rêves.
Ainsi approchons-nous d'une
analyse
structurale d'un espace et d'un temps imaginaires et de leurs
connexions.
Et revenant à ma
connaissance
paranoïaque, j'essayais de concevoir la structure en
réseau,
les relations de participation, les perspectives en enfilade, le palais
des mirages, qui règnent dans les limbes de ce monde que l'œdipe
fait sombrer dans l'oubli.
J'ai souvent pris position contre
la façon hasardeuse dont Freud interprétait
sociologiquement
la découverte capitale pour l'esprit humain que nous lui devons
là. Je pense que le complexe d'œdipe n'est pas apparu avec
l'origine
de l'homme (si tant est qu'il ne soit pas insensé d'essayer d'en
écrire l'histoire), mais à l'orée de l'histoire,
de
l'histoire "historique", à la limite des cultures
"ethnographiques".
Il ne peut évidemment apparaître que dans la forme
patriarcale
de l'institution familiale, - mais il n'en a pas moins une valeur
liminaire
incontestable ; je suis convaincu que dans les cultures qui
l'excluaient,
la fonction devait en être remplie par des expériences
initiatiques,
comme d'ailleurs l'ethnologie nous le laisse voir encore aujourd'hui,
et
sa valeur de clôture d'un cycle psychique tient à ce qu'il
représente la situation familiale, en tant que par son
institution
celle-ci marque dans le culturel le recoupement du biologique et du
social.
Pourtant la structure propre au
monde
humain, en tant que comportant l'existence d'objets indépendants
du champ actuel des tendances, avec la double possibilité
d'usage
symbolique et d'usage instrumental, apparaît chez l'homme
dès
les premières phases du développement. Comment en
concevoir
la genèse psychologique ?
C'est à la position d'un
tel
problème que répond ma construction dite "du stade
du miroir" - ou comme il vaudrait mieux dire de la phase
du miroir.
J'en ai fait une communication en
forme au congrès de Marienbad en 1936, du moins jusqu'en ce
point
coïncidant exactement au quatrième top de la dixième
minute, où m'interrompît Jones qui présidait le
congrès
en tant que président de la Société
psychanalytique
de Londres, position pour laquelle le qualifiait sans doute le fait que
je n'ai jamais pu rencontrer un de ses collègues anglais qu'il
n'ait
eu à me faire part de quelque trait désagréable de
son caractère. Néanmoins les membres du groupe viennois
réunis
là comme des oiseaux avant la migration imminente, firent
à
mon exposé un assez chaleureux accueil. Je ne donnai pas mon
papier
au compte rendu du congrès et vous pourrez en trouver
l'essentiel
en quelques lignes dans mon article sur la famille paru en 1938 dans
l'Encyclopédie
française, tome de la vie mentale.
Mon but est d'y manifester la connexion
d'un certain nombre de relations imaginaires fondamentales dans un
comportement
exemplaire d'une certaine phase du développement.
Ce comportement n'est autre que
celui
qu'a l'enfant devant son image au miroir dès l'âge de six
mois, - si éclatant par sa différence d'avec celui du
chimpanzé
dont il est loin d'avoir atteint le développement dans
l'application
instrumentale de l'intelligence.
Ce que j'ai appelé
l'assomption
triomphante de l'image avec la mimique jubilatoire qui l'accompagne, la
complaisance ludique dans le contrôle de l'identification
spéculaire,
après le repérage expérimental le plus bref de
l'inexistence
de l'image derrière le miroir, contrastant avec les
phénomènes
opposés chez le singe, m'ont paru manifester un de ces faits de
captation identificatrice par l'imago que je cherchais
à
isoler.
Il se rapportait de la
façon
la plus directe à cette image de l'être humain que j'avais
déjà rencontrée dans l'organisation la plus
archaïque
de la connaissance humaine.
L'idée a fait son chemin.
Elle
a rencontré celle d'autres chercheurs, parmi lesquels je citerai
Lhermitte dont le livre paru en 1939 rassemblait les
trouvailles
d'une attention dès longtemps retenue par la singularité
et l'autonomie de l'image du corps propre dans le psychisme.
Il y a en effet autour de cette
image
une immense série de phénomènes subjectifs, depuis
l'illusion des amputés en passant par les hallucinations du
double,
son apparition onirique et les objectivations délirantes qui s'y
rattachent. Mais, le plus important est encore son autonomie comme lieu
imaginaire de référence des sensations proprioceptives,
qu'on
peut manifester dans toutes sortes de phénomènes, dont
l'illusion
d'Aristote n'est qu'un échantillon.
La Gestalttheorie et la
phénoménologie
ont aussi leur part au dossier de cette image. Et toutes sortes de
mirages
imaginaires de la psychologie concrète, familiers aux
psychanalystes
et qui vont des jeux sexuels aux ambiguïtés morales, font
qu'on
se souvient de mon stade du miroir par la vertu de l'image et
l'opération
du saint esprit du langage. "Tiens, se dit-on, cela fait penser
à
cette fameuse histoire de Lacan, le stade du miroir. Qu'est-ce qu'il
disait
donc exactement ?"
A la vérité j'ai
poussé
un peu plus loin ma conception du sens existentiel du
phénomène,
en le comprenant dans son rapport avec ce que j'ai appelé la prématuration
de la naissance chez l'homme, autrement dit l'incomplétude
et
le "retard" du développement du névraxe pendant les six
premiers
mois. Phénomènes bien connus des anatomistes et
d'ailleurs
manifestes, depuis que l'homme existe, dans l'incoordination motrice et
équilibratoire du nourrisson, et qui n'est probablement pas sans
rapport avec le processus de foetalisation où Bolk voit
le
ressort du développement supérieur des vésicules
encéphaliques
chez l'homme.
C'est en fonction de ce retard de
développement que la maturation précoce de la perception
visuelle prend sa valeur d'anticipation fonctionnelle. Il en
résulte,
d'une part, la prévalence marquée de la structure
visuelle
dans la reconnaissance, si précoce, nous l'avons vu, de
la
forme humaine. D'autre part, les chances d'identification à
cette
forme, si je puis dire, en reçoivent un appoint
décisif
qui va constituer dans l'homme ce nœud imaginaire absolument essentiel,
qu'obscurément et à travers des contradictions
doctrinales
inextricables la psychanalyse a pourtant admirablement
désigné
sous le nom de narcissisme.
C'est dans ce nœud que gît
en
effet le rapport de l'image à la tendance suicide que le mythe
de
Narcisse exprime essentiellement. Cette tendance suicide qui
représente
à notre avis ce que Freud a cherché à situer dans
sa métapsychologie sous le nom d'instinct de mort ou
encore
de masochisme primordial, dépend pour nous du fait que
la
mort de l'homme, bien avant qu'elle se reflète, de façon
d'ailleurs toujours si ambiguë, dans sa pensée, est par lui
éprouvée dans la phase de misère originelle qu'il
vit, du traumatisme de la naissance jusqu'à la fin des
six
premiers mois de prématuration physiologique, et qui va
retentir
ensuite dans le traumatisme du sevrage.
C'est un des traits les plus
fulgurants
de l'intuition de Freud dans l'ordre du monde psychique qu'il ait saisi
la valeur révélatoire de ces jeux d'occultation qui sont
les premiers jeux de l'enfant 7.Tout
le monde peut les voir et personne n'avait compris avant lui dans leur
caractère itératif la répétition
libératoire
qu'y assume l'enfant de toute séparation ou sevrage en tant que
tels.
Grâce à lui nous
pouvons
les concevoir comme exprimant la première vibration de cette
onde
stationnaire de renoncements qui va scander l'histoire du
développement
psychique.
Au départ de ce
développement,
voici donc liés le Moi primordial comme essentiellement
aliéné
et le sacrifice primitif comme essentiellement suicidaire :
C'est-à-dire la structure
fondamentale
de la folie.
Ainsi cette discordance
primordiale
entre le Moi et l'être serait la note fondamentale qui irait
retentir
en toute une gamme harmonique à travers les phases de l'histoire
psychique dont la fonction serait de la résoudre en la
développant.
Toute résolution de cette
discordance
par une coïncidence illusoire de la réalité avec
l'idéal
résonnerait jusqu'aux profondeurs du nœud imaginaire de
l'agression
suicidaire narcissique.
Encore ce mirage des apparences
où
les conditions organiques de l'intoxication, par exemple, peuvent jouer
leur rôle, exige-t-il l'insaisissable consentement de la
liberté,
comme il apparaît en ceci que la folie ne se manifeste que chez
l'homme
et après l'âge de raison et que se vérifie ici
l'intuition
pascalienne qu'un enfant n'est pas un homme.
Les premiers choix
identificatoires
de l'enfant, choix "innocents, ne déterminent rien d'autre, en
effet,
à part les pathétiques fixations" de la névrose,
que
cette folie par quoi l'homme se croit un homme.
Formule paradoxale qui prend
pourtant
sa valeur à considérer que l'homme est bien plus que son
corps, tout en ne pouvant rien savoir de plus de son être.
Il y apparaît cette illusion
fondamentale dont l'homme est serf, bien plus que de toutes les
"passions
du corps" au sens cartésien, cette passion d'être un
homme,
dirai-je, qui est la passion de l'âme par excellence, le narcissisme,
lequel
impose sa structure à tous ses désirs fût-ce aux
plus
élevés.
A la rencontre du corps et de
l'esprit,
l'âme apparaît ce qu'elle est pour la tradition,
c'est-à-dire
comme la limite de la monade.
Quand l'homme cherchant le vide de
la pensée s'avance dans la lueur sans ombre de l'espace
imaginaire
en s'abstenant même d'attendre ce qui va en surgir, un miroir
sans
éclat lui montre une surface où ne se reflète rien.
Nous croyons
donc pouvoir désigner
dans l'imago l'objet propre de la psychologie, exactement dans
la
même mesure où la notion galiléenne du point
matériel
inerte a fondé la physique.
Nous ne pouvons encore pourtant en
pleinement saisir la notion et tout cet exposé n'a pas eu
d'autre
but que de vous guider vers son évidence obscure.
Elle me paraît
corrélative
d'un espace inétendu, c'est-à-dire indivisible, dont le
progrès
de la notion de Gestalt doit éclairer l'intuition, -
d'un
temps fermé entre l'attente et la détente, d'un temps de
phase et de répétition.
Une forme de causalité la
fonde
qui est la causalité psychique même : l'identification,
laquelle est un phénomène irréductible, et l'imago
est
cette forme définissable dans le complexe spatio-temporel
imaginaire
qui a pour fonction de réaliser l'identification
résolutive
d'une phase psychique, autrement dit une métamorphose des
relations
de l'individu à son semblable.
Ceux qui ne veulent point
m'entendre
pourraient m'opposer qu'il y a là une pétition de
principe
et que je pose gratuitement l'irréductibilité du
phénomène
au seul service d'une conception de l'homme qui serait toute
métaphysique.
Je vais donc parler aux sourds en
leur apportant des faits qui, je le pense, intéresseront leur
sens
du visible, sans qu'à leurs yeux du moins ils apparaissent
contaminés
par l'esprit, ni par l'être : je veux dire que j'irai les
chercher
dans le monde animal.
Il est clair que les
phénomènes
psychiques doivent s'y manifester s'ils ont une existence
indépendante
et que notre imago doit s'y rencontrer au moins chez les
animaux
dont l'Umwelt comporte sinon la société, au
moins
l'agrégation de leurs semblables, qui présentent dans
leurs
caractères spécifiques ce trait qu'on désigne sous
le nom de grégarisme. Au reste, il y a dix ans, quand
j'ai
désigné l'imago comme "l'objet psychique" et
formulé
que l'apparition du complexe freudien marquait une date dans l'esprit
humain,
en tant qu'elle contenait la promesse d'une psychologie
véritable,
- j'ai écrit en même temps, à plusieurs reprises,
que
la psychologie apportait là un concept capable de montrer en
biologie
une fécondité au moins égale à celle de
beaucoup
d'autres qui, pour y être en usage, sont sensiblement plus
incertains.
Cette indication s'est
trouvée
réalisée depuis 1939 et je n'en veux donner pour preuve
que
deux "faits" parmi d'autres qui se sont
révélés
dès maintenant nombreux.
Premièrement, 1959, travail
de Harrisson, publié dans les Proceedings of the Royal
Society.8
On sait depuis longtemps que la
femelle
du pigeon, isolée de ses congénères, n'ovule pas.
Les expériences de
Harrisson
démontrent que l'ovulation est déterminée par la
vue
de la forme spécifique du congénère, à
l'exclusion
de toute autre forme sensorielle de la perception, et sans qu'il soit
nécessaire
qu'il s'agisse de la vue d'un mâle.
Placées dans la même
pièce que des individus des deux sexes, mais dans des cages
fabriquées
de telle façon que les sujets ne puissent se voir tout en
percevant
sans obstacle leurs cris et leur odeur, les femelles n'ovulent pas.
Inversement,
il suffit que deux sujets puissent se contempler, fût-ce à
travers une plaque de verre qui suffit à empêcher tout
déclenchement
du jeu de la pariade, et le couple ainsi séparé
étant
tout aussi bien composé de deux femelles, pour que le
phénomène
d'ovulation se déclenche dans des délais qui varient de
douze
jours pour le mâle et la femelle avec le verre interposé,
à deux mois pour deux femelles.
Mais point plus remarquable encore
: la seule vue par l'animal de son image propre dans le miroir suffit
à
déclencher l'ovulation en deux mois et demi.
Un autre chercheur a noté
que
la sécrétion du lait dans les jabots du mâle qui se
produit normalement lors de l'éclosion des œufs, ne se produit
pas,
s'il ne peut voir la femelle en train de les couver.
Second groupe de faits, dans un
travail
de Chauvin, 1941, dans les Annales de la
Société
entomologique de France.9
Il s'agit cette fois d'une de ces
espèces d'insectes dont les individus présentent deux
variétés
très différentes selon qu'ils appartiennent à un
type
dit solitaire ou à un type dit grégaire. Très
exactement, il s'agit du Criquet Pèlerin, c'est-à-dire
d'une
des espèces appelées vulgairement sauterelle et où
le phénomène de la nuée est lié à
l'apparition
du type grégaire. Chauvin a étudié ces deux
variétés
chez ce criquet, autrement dit Schistocerca, où comme
d'ailleurs
chez Locusta et autres espèces voisines, ces types
présentent
de profondes différences tant quant aux instincts : cycle
sexuel,
voracité, agitation motrice - que dans leur morphologie : comme
il apparaît dans les indices biométriques, et la
pigmentation
qui forme la parure caractéristique des deux
variétés.
Pour ne nous arrêter
qu'à
ce dernier caractère, j'indiquerai que chez Schistocerca le
type solitaire est vert uniforme dans tout son développement qui
comporte cinq stades larvaires, mais que le type grégaire passe
par toute sorte de couleurs selon ces stades, avec certaines striations
noires sur différentes parties de son corps, telle une des plus
constantes sur le fémur postérieur. Mais je
n'exagère
pas en disant qu'indépendamment de ces caractéristiques
très
voyantes, les insectes diffèrent biologiquement du tout au tout.
On constate chez cet insecte que
l'apparition
du type grégaire est déterminée par la perception
durant les premières périodes larvaires de la forme
caractéristique
de l'espèce. Donc deux individus solitaires mis en compagnie
évolueront
vers le type grégaire. Par une série d'expériences
: élevage dans l'obscurité, sections isolées des
palpes,
des antennes, etc., on a pu très précisément
localiser
cette perception à la vue et au toucher à l'exclusion de
l'odorat, de l'ouïe et de la participation agitatoire. Il n'est
pas
forcé que les individus mis en présence soient du
même
stade larvaire et ils réagissent de la même façon
à
la présence d'un adulte. La présence d'un adulte d'une
espèce
voisine, comme Locusta détermine de même le
grégarisme
- mais non pas celle d'un Gryllus, d'une espèce plus
éloignée.
M. Chauvin, après une
discussion
approfondie, est amené à faire intervenir la notion d'une
forme et d'un mouvement spécifiques, caractérisés
par un certain "style", formule d'autant moins suspecte chez lui qu'il
ne paraît pas songer à la rattacher aux notions de la Gestalt.
Je
le laisse conclure en termes qui montreront son peu de propension
métaphysique
: "Il faut bien, dit-il, qu'il y ait là une sorte de
reconnaissance,
si rudimentaire qu'on la suppose. Or comment parler de reconnaissance,
ajoute-t-il, sans sous-entendre un mécanisme
psycho-physiologique10?"
Telles sont les pudeurs du physiologiste.
Mais ce n'est pas tout : des
grégaires
naissent de l'accouplement de deux solitaires dans une proportion qui
dépend
du temps pendant lequel on laisse frayer ceux-ci. Bien plus encore ces
excitations s'additionnent de telle sorte qu'à mesure de la
répétition
des accouplements après des temps d'intervalle, la proportion
des
grégaires qui naissent augmente.
Inversement la suppression de
l'action
morphogène de l'image entraîne la réduction
progressive
du nombre des grégaires dans la lignée.
Quoique les
caractéristiques
sexuelles de l'adulte grégaire tombent sous les conditions qui
manifestent
encore mieux l'originalité du rôle de l'imago spécifique
dans le phénomène que nous venons de décrire, je
m'en
voudrais de poursuivre plus longtemps sur ce terrain dans un rapport
qui
a pour objet la causalité psychique dans les folies.
Je veux seulement souligner
à
cette occasion ce fait non moins significatif que, contrairement
à
ce qu'Henri Ey se laisse entraîner à avancer quelque part,
il n'y a aucun parallélisme entre la différenciation
anatomique
du système nerveux et la richesse des manifestations psychiques,
fussent-elles d'intelligence, comme le démontre un nombre
immense
de faits du comportement chez les animaux inférieurs. Tel par
exemple
le crabe dont je me suis plu à plusieurs reprises dans mes
conférences,
à vanter l'habileté à user des incidences
mécaniques,
quand il a à s'en servir à l'endroit d'une moule.
Au moment de
terminer, j'aimerais que
ce petit discours sur l'imago vous parût non point
ironique
gageure, mais bien ce qu'il exprime, une menace pour l'homme. Car si
d'avoir
reconnu cette distance inquantifiable de l'imago et ce
tranchant
infime de la liberté comme décisifs de la folie, ne
suffit
pas encore à nous permettre de la guérir, le temps n'est
peut-être pas loin où ce nous permettra de la provoquer.
Car
si rien ne peut nous garantir de ne pas nous perdre dans un mouvement
libre
vers le vrai, il suffit d'un coup de pouce pour nous assurer de changer
le vrai en folie. Alors nous serons passés du domaine de la
causalité
métaphysique dont on peut se moquer, à celui de la
technique
scientifique qui ne prête pas à rire.
De semblable entreprise, ont paru
déjà par-ci par-là quelques balbutiements. L'art
de
l'image bientôt saura jouer sur les valeurs de l'imago et
l'on connaîtra un jour des commandes en série
"d'idéaux"
à l'épreuve de la critique : c'est bien là que
prendra
tout son sens l'étiquette : "garanti véritable".
L'intention ni l'entreprise ne
seront
nouvelles, mais nouvelle leur forme systématique.
En attendant, je vous propose la
mise
en équations des structures délirantes et des
méthodes
thérapeutiques appliquées aux psychoses, en fonction des
principes ici développés,
- à partir de l'attachement
ridicule à l'objet de revendication, en passant par la tension
cruelle
de la fixation hypocondriaque, jusqu'au fonds suicidaire du
délire
des négations,
- à partir de la valeur
sédative
de l'explication médicale, en passant par l'action de rupture de
l'épilepsie provoquée, jusqu'à la catharsis narcissique
de l'analyse.
Il a suffi de considérer
avec
réflexion quelques "illusions optiques" pour fonder une
théorie
de la Gestalt qui donne des résultats qui peuvent passer
pour de petites merveilles. Par exemple de prévoir le
phénomène
suivant : sur un dispositif composé de secteurs en bleu,
tournant
devant un écran mi-partie noir et jaune, selon que vous voyez ou
non le dispositif, donc par la seule vertu d'une accommodation de la
pensée,
les couleurs restent isolées ou se mêlent, et vous voyez
les
deux couleurs de l'écran à travers un tournoiement bleu,
ou bien se composer un bleu-noir et un gris. Jugez donc de ce que
pourrait
offrir aux facultés combinatoires une théorie qui se réfère
au rapport même de l'être au monde, si elle prenait quelque
exactitude. Dites-vous bien qu'il est certain que la perception
visuelle
d'un homme formé dans un complexe culturel tout à fait
différent
du nôtre, est une perception tout à fait différente
de la nôtre.
Plus inaccessible à nos
yeux
faits pour les signes du changeur que ce dont le chasseur du
désert
sait voir la trace imperceptible : le pas de la gazelle sur le rocher,
un jour se révéleront les aspects de l'imago.
Vous m'avez entendu, pour en
situer
la place dans la recherche, référer avec dilection
à
Descartes et à Hegel. Il est assez à la mode de nos jours
de "dépasser" les philosophes classiques. J'aurais aussi bien pu
partir de l'admirable dialogue avec Parménide. Car ni Socrate,
ni
Descartes, ni Marx, ni Freud, ne peuvent être
"dépassés"
en tant qu'ils ont mené leur recherche avec cette passion de
dévoiler
qui a un objet : la vérité.
Comme l'a écrit un de
ceux-là,
princes du verbe, et sous les doigts de qui semblent glisser
d'eux-mêmes
les fils du masque de l'Ego, nommé Max Jacob, poète,
saint
et romancier, oui, comme il la écrit dans son Cornet
à
dés, si je ne m'abuse : le vrai est toujours neuf.
