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Lacan
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La chose freudienne
ou Sens
du retour à Freud en psychanalyse
AMPLIFICATION D'UNE CONFÉRENCE PRONONCEE
à la clinique NEURO-PSYCHIATRIQUE DE VIENNE, le
7 novembre I955, par Jacques Lacan
in Ecrits,
Paris,
Seuil, 1966, pp.401-436
La chose
freudienne (1)
Situation de temps et de
lieu de cet
exercice
L'adversaire
La chose parle
d'elle-même
Parade
Ordre de la chose
La chose
freudienne
(2)
La résistance aux
résistants
Intermède
Le discours de l'autre
La passion imaginaire
L'action analytique
Le lieu de la parole
La dette symbolique
La formation des analystes
à
venir
A
Sylvia
Situation de temps et de lieu de
cet
exercice
En ces jours
où Vienne, pour
se faire entendre à nouveau par la voix de l'Opéra,
reprend
en une variante pathétique ce qui fut sa mission de toujours en
un point de convergence culturelle dont elle sut faire le concert, - je
ne crois pas venir hors de saison y évoquer l'élection
par
quoi elle restera, cette fois à jamais, liée à une
révolution de la connaissance à la mesure du nom de
Copernic
: entendez, le lieu éternel de la découverte de Freud, si
l'on peut dire que par elle le centre véritable de l'être
humain n'est désormais plus au même endroit que lui
assignait
toute une tradition humaniste.
Sans doute même pour les
prophètes
à qui leur pays ne fut pas tout à fait sourd, le moment
doit-il
venir où s'y observe leur éclipse, ceci fût-il
après
leur mort. La réserve convient à l'étranger quant
aux forces qui mettent en jeu un tel effet de phase.
Aussi bien le retour à Freud
dont je me fais ici l'annonciateur se situe-t-il ailleurs : là
où
l'appelle suffisamment le scandale symbolique que le Dr
Alfred
Winterstein, ici présent, a su, comme président de la
Société
psychanalytique de Vienne, relever quand il se consommait, soit
à
l'inauguration de la plaque mémoriale qui désigne la
maison
où Freud élabora son oeuvre héroïque, et qui
n'est pas que ce monument n'ait pas été
dédié
à Freud par ses concitoyens, mais qu'il ne soit pas dû
à
l'association internationale de ceux qui vivent de son parrainage.
Défaillance symptomatique,
car elle trahit un reniement qui ne vient pas de cette terre
oùFreud
de par sa tradition ne fut qu'un hôte de passage, mais du champ
même
dont il nous a légué le soin et de ceux à qui il
en
a confié la garde, je dis du mouvement de la psychanalyse
où
les choses en sont venues au point que le mot d'ordre d'un retour
à
Freud signifie un renversement.
Bien des contingences sont
nouées
dans cette histoire, depuis que le premier son du message freudien a
retenti
avec ses résonances dans la cloche viennoise pour étendre
au loin ses ondes. Celles-ci parurent s'étouffer dans les sourds
effondrements du premier conflit mondial. Leur propagation reprit avec
l'immense déchirement humain où se fomenta le second, et
qui fut leur plus puissant véhicule. Tocsin de la haine et
tumulte
de la discorde, souffle panique de la guerre, c'est sur leurs
battements
que nous parvint la voix de Freud, pendant que nous voyions passer la
diaspora
de ceux qui en étaient les porteurs et que la persécution
ne visait pas par hasard. Ce train ne devait plus s'arrêter
qu'aux
confins de notre monde, pour s'y répercuter là où
il n'est pas juste de dire que l'histoire perd son sens puisqu'elle y
trouve
sa limite, - où l'on se tromperait même à croire
l'histoire
absente, puisque, déjà nouée sur plusieurs
siècles,
elle n'y est que plus pesante du gouffre que dessine son horizon trop
court,
- mais où elle est niée en une volonté
catégorique
qui donne leur style aux entreprises : anhistorisme de culture, propre
aux Etats-Unis de l'Amérique du Nord.
C'est cet anhistorisme qui
définit
l'assimilation requise pour qu'on y soit reconnu, dans la
société
constituée par cette culture. C'est à sa sommation
qu'avait
à répondre un groupe d'émigrants qui, pour se
faire
reconnaître, ne pouvaient faire valoir que leur
différence,
mais dont la fonction supposait l'histoire à son principe, leur
discipline étant celle qui avait rétabli le pont unissant
l'homme moderne aux mythes antiques. La conjoncture était trop
forte,
l'occasion trop séduisante pour qu'on n'y cédât pas
à la tentation offerte d'abandonner le principe pour faire
reposer
la fonction sur la différence. Entendons bien la nature de cette
tentation. Elle n'est pas celle de la facilité ni du profit. Il
est certes plus facile d'effacer les principes d'une doctrine que les
stigmates
d'une provenance, plus profitable d'asservir sa fonction à la
demande
; mais ici, réduire sa fonction à sa différence,
c'est
céder à un mirage interne à la fonction
même,
celui qui la fonde sur cette différence. C'est y faire retour au
principe réactionnaire qui recouvre la dualité de celui
qui
souffre et de celui qui guérit, de l'opposition de celui qui
sait
à celui qui ignore. Comment ne pas s'excuser de tenir cette
opposition
pour vraie quand elle est réelle, comment ne pas de là
glisser
à devenir les managers des âmes dans un contexte social
qui
en requiert l'office ? Le plus corrupteur des conforts est le confort
intellectuel,
comme la pire corruption est celle du meilleur.
C'est ainsi que le mot de Freud
à
Jung de la bouche de qui je le tiens, quand invités tous deux de
la Clark University, ils arrivèrent en vue du port de New York
et
de la célèbre statue éclairant l'univers : "Ils ne
savent pas que nous leur apportons la peste", lui est renvoyé
pour
sanction d'une hybris dont l'antiphrase et sa noirceur
n'éteignent
pas le trouble éclat. La Némésis n'a eu, pour
prendre
au piège son auteur, qu'à le prendre au mot de son mot.
Nous
pourrions craindre qu'elle n'y ait joint un billet de retour de
première
classe.
A la vérité, s'il
s'est
passé quelque chose de tel, nous n'avons à nous en
prendre
qu'à nous. Car l'Europe parait plutôt s'être
effacée
du souci comme du style, sinon de la mémoire, de ceux qui en
sont
sortis, avec le refoulement de leurs mauvais souvenirs.
Nous ne vous plaindrons pas de cet
oubli, s'il nous laisse plus libre de vous présenter le dessein
d'un retour à Freud, tel que certains se le proposent dans
l'enseignement
de la Société française de psychanalyse. Ce n'est
pas d'un retour du refoulé qu'il s'agit pour nous, mais de
prendre
appui dans l'antithèse que constitue la phase parcourue depuis
la
mort de Freud dans le mouvement psychanalytique, pour démontrer
ce que la psychanalyse n'est pas, et de chercher avec vous le moyen de
remettre en vigueur ce qui n'a cessé de la soutenir dans sa
déviation
même, à savoir le sens premier que Freud y
préservait
par sa seule présence et qu'il s'agit ici d'expliciter.
Comment ce sens pourrait-il nous
manquer
quand il nous est attesté dans l'oeuvre la plus claire et la
plus
organique qui soit ? Et comment pourrait-il nous laisser
hésitants
quand l'étude de cette oeuvre nous montre que ses étapes
et ses virages sont commandés par le souci, inflexiblement
efficace
chez Freud, de le maintenir dans sa rigueur première ?
Textes qui se montrent comparables
à ceux-là même que la vénération
humaine
a revêtus en d'autres temps des plus hauts attributs, en ce
qu'ils
supportent l'épreuve de cette discipline du commentaire, dont on
retrouve la vertu à s'en servir selon la tradition, non pas
seulement
pour replacer une parole dans le contexte de son temps, mais pour
mesurer
si la réponse qu'elle apporte aux questions qu'elle pose, est ou
non dépassée par la réponse qu'on y trouve aux
questions
de l'actuel.
Vous apprendrai-je quelque chose,
à vous dire que ces textes auxquels je consacre depuis quatre
ans
un séminaire de deux heures tous les mercredis de novembre
à
juillet, sans en avoir encore mis en oeuvre plus du quart, si tant est
que mon commentaire suppose leur ensemble, - nous ont donné
à
moi comme à ceux qui m'y suivent, la surprise de
véritables
découvertes ? Elles vont de concepts restés
inexploités
à des détails cliniques laissés à la
trouvaille
de notre exploration, et qui témoignent de combien le champ dont
Freud a fait l'expérience dépassait les avenues qu'il
s'est
chargé de nous y ménager, et à quel point son
observation
qui donne parfois l'impression d'être exhaustive, était
peu
asservie à ce qu'il avait à démontrer. Qui n'a pas
été ému parmi les techniciens de disciplines
étrangères
à l'analyse que j'ai conduits à lire ces textes, de cette
recherche en action : que ce soit celle qu'il nous fait suivre dans la
Traumdeutung,
dans l'observation de l'Homme aux loups ou dans l'Au-delà
du principe du plaisir ? Quel exercice à former des esprits,
et quel message à y prêter sa voix ! Quel contrôle
aussi
de la valeur méthodique de cette formation et de l'effet de
vérité
de ce message, quand les élèves à qui vous les
transmettez
vous apportent le témoignage d'une transformation, survenue
parfois
du jour au lendemain, de leur pratique, devenue plus simple et plus
efficace
avant même qu'elle leur devienne plus transparente. Je ne saurais
vous rendre un compte extensif de ce travail dans la causerie que je
dois
à l'amabilité de M. le Professeur Hoff de vous faire en
ce
lieu de haute mémoire, à l'accord de mes vues avec celle
du Dr Dozent Arnold d'avoir eu l'idée de la produire
maintenant devant vous, à mes relations excellentes et
déjà
datées avec M. Igor Caruso de savoir quel accueil elle
rencontrerait
à Vienne.
Mais je ne puis oublier aussi les
auditeurs que je dois à la complaisance de M. Susini, directeur
de notre Institut français à Vienne. Et c'est pourquoi au
moment d'en venir au sens de ce retour à Freud dont je fais
profession
ici, il me faut me demander, si pour moins préparés
qu'ils
soient que les spécialistes à m'entendre, je ne risque
pas
de les décevoir.
L'adversaire
Je suis
sûr ici de ma réponse
: - Absolument pas, si ce que le vais dire est bien comme il doit
être.
Le sens d'un retour à Freud, c'est un retour au sens de Freud.
Et
le sens de ce qu'a dit Freud peut être communiqué à
quiconque parce que, même adressé à tous, chacun y
sera intéressé : un mot suffira pour le faire sentir, la
découverte de Freud met en question la vérité, et
il n'est personne qui ne soit personnellement concerné par la
vérité.
Avouez que
voilà un propos bien
étrange que de vous jeter à la tête ce mot qui
passe
presque pour mal famé, d'être proscrit des bonnes
compagnies.
Je demande pourtant s'il n'est pas inscrit au coeur même de la
pratique
analytique, puisque aussi bien celle-ci toujours refait la
découverte
du pouvoir de la vérité en nous et jusqu'en notre chair.
En quoi
l'inconscient serait-il en
effet plus digne d'être reconnu que les défenses qui s'y
opposent
dans le sujet avec un succès qui les fait
apparaître
non moins réelles ? Je ne relève pas ici le commerce de
la
pacotille nietzschéenne du mensonge de la vie, ni ne
m'émerveille
qu'on croie croire, ni n'accepte qu'il suffise qu'on le veuille bien
pour
vouloir. Mais je demande d'où provient cette paix qui
s'établit
à reconnaître la tendance inconsciente, si elle n'est pas
plus vraie que ce qui la contraignait dans le conflit ? Aussi bien
n'est-ce
pas que cette paix depuis quelque temps ne s'avère vite
être
une paix manquée, puisque non contents d'avoir reconnu comme
inconscientes
les défenses à attribuer au moi, les psychanalystes en
identifient
de plus en plus les mécanismes - déplacement quant
à
l'objet, renversement contre le sujet, régression de la forme, -
à la dynamique même que Freud avait analysée dans
la
tendance, laquelle ainsi semble s'y continuer à un changement de
signe près. Le comble eût-il pas atteint quand on admet
que
la pulsion elle-même puisse être amenée par la
défense
à la conscience pour éviter que le sujet s'y reconnaisse
?
Encore me
sers-je, pour traduire l'exposé
de ces mystères en un discours cohérent, de mots qui
malgré
moi y rétablissent la dualité qui les soutient. Mais ce
n'est
pas que les arbres du cheminement technique cachent la forêt de
la
théorie que je déplore, c'est qu'il s'en faille de si peu
qu'on ne se croie dans la forêt de Bondy, exactement de ceci qui
s'esquive derrière chaque arbre, qu'il doit y avoir des arbres
plus
vrais que les autres, ou, si vous voulez, que tous les arbres
ne
sont pas des bandits. Faute de quoi l'on demanderait où sont les
bandits qui ne sont pas des arbres. Ce peu donc dont il va de tout en
l'occasion,
peut-être mérite-t-il qu'on s'en explique ? Cette
vérité
sans quoi il n'y a plus moyen de discerner le visage du masque, et hors
laquelle il apparaît n'y avoir pas d'autre monstre que le
labyrinthe
lui-même, quelle est-elle ? Autrement dit, en quoi se
distinguent-ils
entre eux en vérité, s'ils sont tous d'une égale
réalité
?
Ici les gros
sabots s'avancent pour
chausser les pattes de colombe sur lesquelles, on le sait, la
vérité
se porte, et engloutir à l'occasion l'oiseau avec : notre
critère,
s'écrie-t-on, est simplement économique, idéologue
que vous êtes. Tous les arrangements de la réalité
ne sont pas également économiques. Mais au point
où
la vérité s'est déjà portée,
l'oiseau
s'échappe et sort indemne avec notre question : - Economiques
pour
qui ?
Cette fois
l'affaire va trop loin.
L'adversaire ricane : "On voit ce que c'est. Monsieur donne dans la
philosophie.
Dans un moment, entrée de Platon et de Hegel. Ces signatures
nous
suffisent. Ce qu'elles avalisent est à mettre au panier, et
quand
même, comme vous l'avez dit, cela concernerait tout le monde,
cela
n'intéresse pas les spécialistes que nous sommes.
Ça
ne trouve même pas à se classer dans notre documentation."
Vous pensez que
je raille en ce discours.
Nullement, j'y souscris.
Si Freud n'a
pas apporté autre
chose à la connaissance de l'homme que cette
vérité
qu'il y a du véritable, il n'y a pas de découverte
freudienne.
Freud prend place alors dans la lignée des moralistes en qui
s'incarne
une tradition d'analyse humaniste, voie lactée au ciel de la
culture
européenne où Balthazar Gracian et La Rochefoucauld font
figure d'étoiles de première grandeur et Nietzsche d'une
nova aussi fulgurante que vite rentrée dans les
ténèbres.
Dernier venu d'entre eux et comme eux stimulé sans doute par un
souci proprement chrétien de l'authenticité du mouvement
de l'âme, Freud a su précipiter toute une casuistique en
une
carte du Tendre où l'on n'a que faire d'une orientation pour les
offices auxquels on la destine. Son objectivité est en effet
strictement
liée à la situation analytique, laquelle entre les quatre
murs qui limitent son champ, se passe fort bien qu'on sache où
est
le nord puisqu'on l'y confond avec l'axe long du divan, tenu pour
dirigé
vers la personne de l'analyste. La psychanalyse est la science des
mirages
qui s'établissent dans ce champ. Expérience unique, au
demeurant
assez abjecte, mais qui ne saurait être trop recommandée
à
ceux qui veulent s'introduire au principe des folies de l'homme, car,
pour
se montrer parente de toute une gamme d'aliénations, elle les
éclaire.
Ce langage est
modéré,
ce n'est pas moi qui l'invente. On a pu entendre un zélote d'une
psychanalyse prétendue classique définir celle-ci comme
une
expérience dont le privilège est strictement lié
aux
formes qui règlent sa pratique et qu'on ne saurait changer d'une
ligne, parce qu'obtenues par un miracle du hasard, elles
détiennent
l'accès à une réalité transcendante aux
aspects
de l'histoire, et où le goût de l'ordre et l'amour du beau
par exemple ont leur fondement permanent à savoir les objets de
la relation pré-oedipienne, merde et cornes au cul.
Cette position
ne saurait être
réfutée puisque les règles s'y justifient par
leurs
issues, lesquelles sont tenues pour probantes du bien-fondé des
règles. Pourtant nos questions se reprennent à pulluler.
Comment ce prodigieux hasard s'est-il produit ? D'où vient cette
contradiction entre le micmac préœdipien où se
réduit
la relation analytique pour nos modernes, et le fait que Freud ne s'en
trouvait satisfait qu'il ne l'eût ramenée à la
position
de l'œdipe ? Comment la sorte d'osculation en serre chaude où
confine
ce new-look de l'expérience peut-elle être le dernier
terme
d'un progrès qui paraissait au départ ouvrir des voies
multipliées
entre tous les champs de la création, - ou la même
question
posée à l'envers ? Si les objets décelés en
cette fermentation élective ont été ainsi
découverts
par une autre voie que la psychologie expérimentale, celle-ci
est-elle
habilitée à les retrouver par ses procédés
?
Les
réponses que nous obtiendrons
des intéressés ne laissent pas de doute. Le moteur de
l'expérience,
même motivé en leurs termes, ne saurait être
seulement
cette vérité de mirage qui se réduit au mirage de
la vérité. Tout est parti d'une vérité
particulière,
d'un dévoilement qui a fait que la réalité n'est
plus
pour nous telle qu'elle était avant, et c'est là ce qui
continue
à accrocher au vif des choses humaines la cacophonie
insensée
de la théorie, comme à empêcher la pratique de se
dégrader
au niveau des malheureux qui n'arrivent pas à s'en sortir
(entendez
que j'emploie ce terme pour en exclure les cyniques).
Une
vérité, s'il faut
dire, n'est pas facile à reconnaître, après qu'elle
a été une fois reçue. Non qu'il n'y ait des
vérités
établies, mais elles se confondent alors si facilement avec la
réalité
qui les entoure, que pour les en distinguer on n'a longtemps
trouvé
d'autre artifice que de les marquer du signe de l'esprit, et pour leur
rendre hommage, de les tenir pour venues d'un autre monde. Ce n'est pas
tout de mettre au compte d'une sorte d'aveuglement de l'homme, le fait
que la vérité ne soit jamais pour lui si belle fille
qu'au
moment où la lumière élevée par son bras
dans
l'emblème proverbial, la surprend nue. Et il faut faire un peu
la
bête pour feindre de ne rien savoir de ce qu'il en advient
après.
Mais la stupidité demeure d'une franchise taurine à se
demander
où l'on pouvait bien la chercher avant, l'emblème n'y
aidant
guère à indiquer le puits, lieu malséant voire
malodorant,
plutôt que l'écrin où toute forme précieuse
doit se conserver intacte.
La chose parle
d'elle-même
Mais voici que
la vérité
dans la bouche de Freud prend ladite bête aux cornes : "Je suis
donc
pour vous l'énigme de celle qui se dérobe aussitôt
qu'apparue, hommes qui tant vous entendez à me dissimuler sous
les
oripeaux de vos convenances. Je n'en admets pas moins que votre
embarras
soit sincère, car même quand vous vous faites mes
hérauts,
vous ne valez pas plus à porter mes couleurs que ces habits qui
sont les vôtres et pareils à vous-mêmes,
fantômes
que vous êtes. Où vais-je donc passée en vous,
où
étais-je avant ce passage ? Peut-être un jour vous le
dirai-je
? Mais pour que vous me trouviez où je suis, je vais vous
apprendre
à quel signe me reconnaître. Hommes, écoutez, je
vous
en donne le secret. Moi la vérité, je parle.
"Faut-il vous
faire remarquer que vous
ne le saviez pas encore ? Quelques-uns certes parmi vous, qui
s'autorisaient
d'être mes amants, sans doute en raison du principe qu'en ces
sortes
de vantardises on n'est jamais si bien servi que par soi-même,
avaient
posé de façon ambiguë et non sans que la maladresse
n'apparût de l'amour-propre qui les y intéressait, que les
erreurs de la philosophie, entendez les leurs, ne pouvaient subsister
que
de mes subsides. A force d'étreindre pourtant ces filles de leur
pensée, ils finirent par les trouver aussi fades qu'elles
étaient
vaines, et se remirent à frayer avec les opinions vulgaires
selon
les mœurs des anciens sages qui savaient mettre ces dernières
à
leur rang, conteuses ou plaideuses, artificieuses, voire menteuses,
mais
aussi les chercher à leur place, au foyer et au forum, à
la forge ou à la foire. Il s'aperçurent alors qu'à
n'être pas mes parasites, celles-ci semblaient me servir bien
plus,
qui sait même ? être ma milice, les agents secrets de ma
puissance.
Plusieurs cas observés au jeu de pigeon-vole, de mues soudaines
d'erreurs en vérité, qui ne semblaient rien devoir
qu'à
l'effet de la persévérance, les mirent sur la voie de
cette
découverte. Le discours de l'erreur, son articulation en acte,
pouvait
témoigner de la vérité contre l'évidence
elle-même.
C'est alors que l'un d'eux tenta de faire passer au rang des objets
dignes
d'étude la ruse de la raison. Il était malheureusement
professeur,
et vous fûtes trop heureux de retourner contre ses propos les
oreilles
d'âne dont on vous coiffait à l'école et qui depuis
font usage de cornets à ceux des vôtres dont la feuille
est
un peu dure. Restez-en donc à votre vague sens de l'histoire et
laissez les habiles fonder sur la garantie de ma firme à venir
le
marché mondial du mensonge, le commerce de la guerre totale et
la
nouvelle loi de l'autocritique. Si la raison est si rusée que
Hegel
l'a dit, elle fera bien sans vous son ouvrage.
Mais vous
n'avez pas pour autant tendues
désuètes ni sans terme vos échéances
à
mon endroit. C'est d'après hier et d'avant demain qu'elles sont
datées. Et il importe peu que vous vous ruiez en avant pour leur
faire honneur ou pour vous y soustraire, car c'est par derrière
qu'elles vous saisiront dans les deux cas. Que vous me fuyiez dans la
tromperie
ou pensiez me rattraper dans l'erreur, je vous rejoins dans la
méprise
contre laquelle vous êtes sans refuge. Là où la
parole
la plus haute montre un léger trébuchement, c'est
à
sa perfidie qu'elle manque, je le publie maintenant, et ce sera
dès
lors un peu plus coton de faire comme si de rien n'était, dans
la
société bonne ou mauvaise. Mais nul besoin de vous
fatiguer
à mieux vous surveiller. Quand même les juridictions
conjointes
de la politesse et de la politique décréteraient non
recevable
tout ce qui se réclamerait de moi à se présenter
de
façon si illicite, vous n'en seriez pas quittes pour si peu, car
l'intention la plus innocente se déconcerte à ne pouvoir
plus taire que ses actes manqués sont les plus réussis et
que son échec récompense son vœu le plus secret. Au reste
n'est-ce pas assez pour juger de votre défaite, de me voir
m'évader
d'abord du donjon de la forteresse où vous croyez le plus
sûrement
me retenir en me situant non pas en vous, mais dans l'être
lui-même
? Je vagabonde dans ce que vous tenez pour être le moins vrai par
essence dans le rêve, dans le défi au sens de la pointe la
plus gongorique et le non-sens du calembour le plus grotesque, dans le
hasard, et non pas dans sa loi, mais dans sa contingence, et je ne
procède
jamais plus sûrement à changer la face du monde
qu'à
lui donner le profil du nez de Cléopâtre.
"Vous pouvez
donc réduire le
trafic sur les voies que vous vous épuisâtes à
faire
rayonner de la conscience, et qui faisaient l'orgueil du moi,
couronné
par Fichte des insignes de sa transcendance. Le commerce au long cours
de la vérité ne passe plus par la pensée : chose
étrange,
il semble que ce soit désormais par les choses : rébus,
c'est
par vous que je communique, comme Freud le formule à la fin du
premier
paragraphe du sixième chapitre, consacré au travail du
rêve,
de son travail sur le rêve et sur ce que le rêve veut dire.
"Mais vous
allez y prendre garde :
la peine qu'a eue celui-ci à devenir professeur, lui
épargnera
peut-être votre négligence, sinon votre égarement,
continue la prosopopée. Entendez bien ce qu'il a dit, et, comme
il l'a dit de moi, la vérité qui parle, le mieux pour le
bien saisir est de le prendre au pied de la lettre. Sans doute ici les
choses sont mes signes, mais je vous le redis, signes de ma parole. Le
nez de Cléopâtre, s'il a changé le cours du monde,
c'est d'être entré dans son discours, car pour le changer
long ou court, il a suffi mais il fallait qu'il fût un nez
parlant.
"Mais c'est du
vôtre maintenant
qu'il va falloir vous servir, bien qu'à des fins plus
naturelles.
Qu'un flair plus sûr que toutes vos catégories vous guide
dans la course où je vous provoque car si la ruse de la raison,
si dédaigneuse qu'elle fût de vous, restait ouverte
à
votre foi, je serai, moi la vérité, contre vous la grande
trompeuse, puisque ce n'est pas seulement par la fausseté que
passent
mes voies, mais par la faille trop étroite à trouver au
défaut
de la feinte et par la nuée sans accès du rêve, par
la fascination sans motif du médiocre et l'impasse
séduisante
de l'absurdité. Cherchez, chiens que vous devenez à
m'entendre,
limiers que Sophocle a préféré lancer sur les
traces
hermétiques du voleur d'Apollon qu'aux trousses sanglantes
d'œdipe,
sûr qu'il était de trouver avec lui au rendez-vous
sinistre
de Colonne l'heure de la vérité. Entrez en lice à
mon appel et hurlez à ma voix. Déjà vous
voilà
perdus, je me démens, je vous défie, je me défile
: vous dites que je me défends."
Parade
Le retour aux
ténèbres
que nous tenons pour attendu à ce moment, donne le signal d'une
murder
party engagée par l'interdiction à quiconque de
sortir,
puisque chacun dès lors peut cacher la vérité sous
sa robe, voire, comme en la fiction galante des "bijoux indiscrets",
dans
son ventre. La question générale est qui parle ? et elle
n'est pas sans pertinence. Malheureusement les réponses sont un
peu précipitées. La libido est d'abord accusée, ce
qui nous porte dans la direction des bijoux, mais il faut bien
s'apercevoir
que le moi lui-même, s'il apporte des entraves à la libido
en mal de se satisfaire, est parfois l'objet de ses entreprises. On
sent
là-dessus qu'il va s'effondrer d'une minute à l'autre,
quand
un fracas de débris de verre apprend à tous que c'est
à
la grande glace du salon que l'accident vient d'arriver, le golem du
narcissisme,
évoqué en toute hâte pour lui porter assistance,
ayant
fait par là son entrée. Le moi dès lors est
généralement
tenu pour l'assassin, à moins que ce ne soit pour la victime,
moyennant
quoi les rayons divins du bon président Schreber commencent
à
déployer leur filet sur le monde, et le sabbat des instincts se
complique sérieusement.
La
comédie que je suspends ici
au début de son second acte est plus bienveillante qu'on ne
croit,
puisque faisant porter sur un drame de la connaissance la bouffonnerie
qui n'appartient qu'à ceux qui jouent ce drame sans le
comprendre,
elle restitue à ces derniers l'authenticité d'où
ils
déchurent toujours plus.
Mais si une
métaphore plus grave
convient au protagoniste, c'est celle qui nous montrerait en Freud un
Actéon
perpétuellement lâché par des chiens dès
l'abord
dépistés, et qu'il s'acharne à relancer à
sa
poursuite, sans pouvoir ralentir la course où seule sa passion
pour
la déesse le mène. Le mène si loin qu'il ne peut
s'arrêter
qu'aux grottes où la Diane chthonienne dans l'ombre humide qui
les
confond avec le gîte emblématique de la
vérité,
offre à sa soif, avec la nappe égale de la mort, la
limite
quasi mystique du discours le plus rationnel qui ait été
au monde, pour que nous y reconnaissions le lieu où le symbole
se
substitue à la mort pour s'emparer de la première
boursouflure
de la vie.
Cette limite et
ce lieu, on le sait,
sont loin encore d'être atteints pour ses disciples, si tant est
qu'ils ne refusent pas de l'y suivre, et l'Actéon donc qui ici
est
dépecé, n'est pas Freud, mais bien chaque analyste
à
la mesure de la passion qui l'enflamma et qui a fait, selon la
signification
qu'un Giordano Bruno dans ses Fureurs héroïques sut tirer
de
ce mythe, de lui la proie des chiens de ses pensées.
Pour mesurer ce
déchirement,
il faut entendre les clameurs irrépressibles qui
s'élèvent
des meilleurs comme des pires, à tenter de les ramener au
départ
de la chasse, avec les mots que la vérité nous y donna
pour
viatique "je parle", pour enchaîner : "Il n'est parole que de
langage".
Leur tumulte couvre la suite.
"Logomachie !
telle est la strophe
d'un côté. Que faites-vous du préverbe, du geste et
de la mimique, du ton, de l'air de la chanson, de l'humeur et du
contact
affectif ?" A quoi d'autres non moins animés donnent
l'antistrophe.
Tout est langage que mon coeur qui bat plus fort quand la venette me
saisit,
et si ma patiente défaille au vrombissement d'un avion à
son zénith, c'est pour dire le souvenir qu'elle a gardé
du
dernier bombardement". - Oui, aigle de la pensée, et quand la
forme
de l'avion découpe ta semblance dans le pinceau perçant
la
nuit du projecteur, c'est la réponse du ciel.
On ne
contestait pourtant, à
s'essayer à ces prémisses, l'usage d'aucune forme de
communication
à quoi quiconque pût recourir en ses exploits, ni les
signaux,
ni les images, et fonds ni forme, aucun non plus qu'aucun ; ce fonds
fût-il
un fonds de sympathie, et la vertu n'étant pas discutée
d'aucune
bonne forme.
On se prenait
seulement à répéter
après Freud le mot de sa découverte : ça parle, et
là sans doute où l'on s'y attendait le moins, là
où
ça souffre. S'il fut un temps où il suffisait pour y
répondre
d'écouter ce que ça disait, (car à l'entendre la
réponse
y est déjà), tenons donc que les grands des origines, les
géants du fauteuil furent frappés de la
malédiction
promise aux audaces titanesques, ou que leurs sièges
cessèrent
d'être conducteurs de la bonne parole dont ils se trouvaient
investis
à s'y asseoir ci-devant. Quoi qu'il en soit, depuis, entre le
psychanalyste
et la psychanalyse, on multiplie les rencontres dans l'espoir que
l'Athénien
s'atteigne avec l'Athéna, sortie couverte de ses armes du
cerveau
de Freud. Dirai-je le sort jaloux, toujours pareil, qui contraria ces
rendez-vous
sous le masque où chacun devait rencontrer sa promise,
hélas
! trois fois hélas ! et cri d'horreur à y penser, une
autre
ayant pris la place d'elle, celui qui était là, non plus
n'était pas lui.
Revenons donc
posément à
épeler avec la vérité ce qu'elle a dit
d'elle-même.
La vérité a dit : "Je parle". Pour que nous
reconnaissions
ce "je" à ce qu'il parle, peut-être n'était-ce pas
sur le "je" qu'il fallait nous jeter, mais aux arêtes du parler
que
nous devions nous arrêter. "Il n'est parole que de langage" nous
rappelle que le langage est un ordre que des lois constituent,
desquelles
nous pourrions apprendre au moins ce qu'elles excluent. Par exemple que
le langage, c'est différent de l'expression naturelle et que ce
n'est pas non plus un code ; que ça ne se confond pas avec
l'information,
collez-vous-y pour le savoir à la cybernétique ; et que
c'est
si peu réductible à une superstructure qu'on vit le
matérialisme
lui-même s'alarmer de cette hérésie, bulle de
Staline
à voir ici.
Si vous voulez
en savoir plus, lisez
Saussure, et comme un clocher peut cacher même le soleil, je
précise
qu'il ne s'agit pas de la signature qu'on rencontre en psychanalyse,
mais
de Ferdinand, qu'on peut dire le fondateur de la linguistique moderne.
Ordre de la chose
Un
psychanalyste doit aisément
s'y introduire à la distinction fondamentale du signifiant et du
signifié, et commencer à s'exercer avec les deux
réseaux
qu'ils organisent de relations qui ne se recouvrent pas.
Le premier
réseau, du signifiant,
est la structure synchronique du matériel du langage en tant que
chaque élément y prend son emploi exact d'être
différent
des autres ; tel est le principe de répartition qui règle
seul la fonction des éléments de la langue à ses
différents
niveaux, depuis le couple d'opposition phonématique jusqu'aux
locutions
composées dont c'est la tâche de la plus moderne recherche
que de dégager les formes stables.
Le second
réseau, du signifié,
est l'ensemble diachronique des discours concrètement
prononcés,
lequel réagit historiquement sur le premier, de même que
la
structure de celui-ci commande les voies du second. Ici ce qui domine,
c'est l'unité de signification, laquelle s'avère ne
jamais
se résoudre en une pure indication du réel, mais toujours
renvoyer à une autre signification. C'est-à-dire que la
signification
ne se réalise qu'à partir d'une prise des choses qui est
d'ensemble.
Son ressort ne
peut être saisi
au niveau où elle s'assure ordinairement de la redondance qui
lui
est propre, car elle s'avère toujours en excès sur les
choses
qu'elle laisse en elle flottantes.
Le signifiant
seul garantit la cohérence
théorique de l'ensemble comme ensemble. Cette suffisance se
confirme
du développement dernier de la science, comme à la
réflexion
on la trouve implicite à l'expérience linguistique
primaire.
Telles sont les
bases qui distinguent
le langage du signe. A partir d'elles la dialectique prend un nouveau
tranchant.
Car la remarque
sur laquelle Hegel
fonde sa critique de la belle âme et selon quoi elle est dite
vivre
(en tous les sens, fût-il économique, du : de quoi vivre)
précisément du désordre qu'elle dénonce,
n'échappe
à la tautologie qu'à maintenir la tauto-ontique de la
belle
âme comme médiation, d'elle-même non reconnue, de ce
désordre comme premier dans l'être.
Quelque
dialectique qu'elle soit, cette
remarque ne saurait ébranler le délire de la
présomption
auquel Hegel l'appliquait, restant prise dans le piège offert
par
le mirage de la conscience au je infatué de son
sentiment,
qu'il érige en loi du coeur.
Sans doute ce
"je" dans Hegel est défini
comme un être légal, en quoi il est plus concret que
l'être
réel dont on pensait précédemment pouvoir
l'abstraire
: comme il appert à ce qu'il comporte un état-civil et un
état-comptable.
Mais il
était à Freud
réservé de rendre cet être légal responsable
du désordre manifeste au champ le plus fermé de
l'être
réel, nommément dans la pseudo-totalité de
l'organisme.
Nous en
expliquons la possibilité
par la béance congénitale que présente
l'être
réel de l'homme dans ses relations naturelles, et par la reprise
à un usage parfois idéographique, mais aussi bien
phonétique
voire grammatical, des éléments imaginaires qui
apparaissent
morcelés dans cette béance.
Mais nul besoin
de cette genèse
pour que la structure signifiante du symptôme soit
démontrée.
Déchiffrée, elle est patente et montre imprimée
sur
la chair l'omniprésence pour l'être humain de la fonction
symbolique.
Ce qui
distingue une société
qui se fonde dans le langage d'une société animale, voire
ce que permet d'en apercevoir le recul ethnologique : à savoir
que
l'échange qui caractérise une telle société
a d'autres fondements que les besoins même à y satisfaire,
ce qu'on a appelé le don "comme fait social total", - tout cela
dès lors est reporté bien plus loin, jusqu'à faire
objection à définir cette société comme une
collection d'individus, quand l'immixtion des sujets y fait un groupe
d'une
bien autre structure.
C'est faire
rentrer d'un tout autre
accès l'incidence de la vérité comme cause et
imposer
une révision du procès de la causalité. Dont la
première
étape semblerait de reconnaître ce que
l'hétérogénéité
de cette incidence y aurait d'inhérent. II est étrange
que
la pensée matérialiste semble oublier que c'est de ce
recours
à l'hétérogène qu'elle a pris son
élan.
Et l'on s'intéresserait plus alors à un trait bien plus
frappant
que la résistance opposée à Freud par les
pédants,
c'est la connivence qu'elle a rencontrée dans la conscience
commune.
Si toute
causalité vient à
témoigner d'une implication du sujet, nul doute que tout conflit
d'ordre ne soit remis à sa charge.
Les termes dont
nous posons ici le
problème de l'intervention psychanalytique, font, pensons-nous,
assez sentir que l'éthique n'en est pas individualiste.
Mais sa
pratique dans la sphère
américaine s'est ravalée si sommairement à
un moyen d'obtenir le "success" et à un mode d'exigence de la
"happiness"
qu'il convient de préciser que c'est là le reniement de
la
psychanalyse, celui qui résulte chez trop de ses tenants du fait
pur et radical qu'ils n'ont jamais rien voulu savoir de la
découverte
freudienne et qu'ils n'en sauront jamais rien, même au sens du
refoulement
: car il s'agit en cet effet du mécanisme de la
méconnaissance
systématique en ce qu'il simule le délire même dans
ses formes de groupe.
Une
référence plus rigoureuse
de l'expérience analytique à la structure
générale
de la sémantique où elle a ses racines, eût
pourtant
permis de les convaincre avant d'avoir à les vaincre.
Car ce sujet
dont nous parlions à
l'instant comme du légataire de la vérité
reconnue,
n'est justement pas le moi perceptible dans les données plus ou
moins immédiates de la jouissance consciente ou de
l'aliénation
laborieuse. Cette distinction de fait est la même qui se retrouve
de l'a de
l'inconscient
freudien en tant qu'il est séparé par un abîme des
fonctions préconscientes, à l'w
du testament de Freud en la 31è de ses Neue
Vorlesungen
Wo Es war' solI Ich werden.
Formule
où la structuration
signifiante montre assez sa prévalence.
Analysons-la.
Contrairement à
la forme que ne peut éviter la traduction anglaise : "Where the
id was, there the ego shall be", Freud n'a pas dit : das Es,
ni das Ich, comme il le fait habituellement pour
désigner
ces instances où il a ordonné alors depuis dix ans sa
nouvelle
topique, et ceci, vu la rigueur inflexible de son style, donne à
leur emploi dans cette sentence un accent particulier. De toute
façon,
sans même avoir à confirmer par la critique interne de
l'oeuvre
de Freud qu'il a bien écrit Das Ich und das Es pour
maintenir
cette distinction fondamentale entre le sujet véritable de
l'inconscient
et le moi comme constitué en son noyau par une série
d'identifications
aliénantes, - il apparaît ici que c'est au lieu Wo,
où Es, sujet dépourvu d'aucun das ou
autre
article objectivant, war, était, c'est d'un lieu
d'être
qu'il s'agit, et qu'en ce lieu : soll, c'est un devoir au sens
moral
qui là s'annonce, comme le confirme l'unique phrase qui
succède
à celle-ci pour clore le chapitre, Ich, je,
là
dois-je (comme on annonçait : ce suis-je, avant qu'on dise :
c'est
moi), werden, devenir, c'est-à-dire non pas survenir, ni
même advenir, mais venir au jour de ce lieu même en tant
qu'il
est lieu d'être.
C'est ainsi que
nous consentirions,
contre les principes d'économie significative qui doivent
dominer
une traduction, à forcer un peu en français les formes du
signifiant pour les aligner au poids que l'allemand reçoit mieux
ici d'une signification encore rebelle, et pour cela de nous servir de
l'homophonie du es allemand avec l'initiale du mot : sujet. Du
même
pas en viendrons-nous à une indulgence au moins
momentanée
pour la traduction première qui fut donnée du mot es
par le soi, le ça qui lui fut
préféré
- non sans motif ne nous paraissant pas beaucoup plus adéquat,
puisque
c'est au das allemand de was ist das ? qu'il
répond
dans das ist, c'est. Ainsi le c' élidé
qui
va apparaître si nous nous en tenons à
l'équivalence
reçue, nous suggère-t-il la production d'un verbe :
s'être,
où s'exprimerait le mode de la subjectivité absolue, en
tant
que Freud l'a proprement découverte dans son excentricité
radicale "Là où c'était, peut-on dire, là
où
s'était, voudrions-nous faire qu'on entendît, c'est mon
devoir
que je vienne à être."
Vous entendez
bien que ce n'est pas
dans une conception grammaticale des fonctions où ils
apparaissent,
qu'il s'agit d'analyser si et comment le je et le moi
se
distinguent et se recouvrent dans chaque sujet particulier.
Ce que la
conception linguistique qui
doit former le travailleur dans son initiation de base lui apprendra,
c'est
à attendre du symptôme qu'il fasse la preuve de sa
fonction
de signifiant, c'est-à-dire de ce par quoi il se distingue de
l'indice
naturel que le même terme désigne couramment en
médecine.
Et pour satisfaire à cette exigence méthodique, il
s'obligera
à reconnaître son emploi conventionnel dans les
significations
suscitées par le dialogue analytique. (Dialogue dont nous allons
tenter de dire la structure.) Mais ces significations mêmes, il
les
tiendra pour ne pouvoir être saisies avec certitude que dans leur
contexte, soit dans la séquence que constituent pour chacune la
signification qui renvoie à elle et celle à quoi elle
renvoie
dans le discours analytique.
Ces principes
de base entrent aisément
en application dans la technique, et en l'éclairant, ils
dissipent
beaucoup des ambiguïtés qui, pour se maintenir même
dans
les concepts majeurs du transfert et de la résistance, rendent
ruineux
l'usage que l'on en fait dans la pratique.