Phénoménologie
et Psychanalyse
(Hegel, Brentano,
Husserl, Freud, Heidegger, Lacan)
Husserl commence, lui, selon une démarche cartésienne par la certitude, celle de la géométrie, de la philosophie comme Science rigoureuse. Husserl veut préserver la certitude géométrique contre le relativisme psychologisant mais cette certitude est du côté du sujet, pas de l'objet, dans l'immédiateté de la visée, de l'intentionnalité. Comme l'idéalisme allemand se fondait sur la certitude de la conscience de soi héritée de Descartes, et le subjectivisme de la représentation (Kant), la phénoménologie est l'idéalisme de l'acte, de la certitude de l'intention présente à soi, de la définition. Husserl montre que tout jugement suppose une région, une essence, un jugement d'attribution antérieur à toute position et à tout jugement d'existence. Basée donc sur un relativisme absolu de l'intentionnalité, la Phénoménologie prétend arriver à une certitude de l'essence, à un savoir transcendantal désintéressé. En faisant la somme des positions, des possibles, des points de vue, en suspendant notre propre position, notre intentionnalité, notre présence corporelle, on dégage l'essence comme champ objectif de déploiement de possibilités. A partir de la reconnaissance du monde comme subjectivité, représentation, phénomène qui nous concerne (fantasme, idéologie), on remonte à sa constitution, à ses conditions subjectives. Mais se pose encore le problème de juger ce savoir transcendant, sa validité qui ne saurait être quitte de tout intérêt et simplement universelle. La réduction transcendantale est le fait d'un sujet, le moi transcendantal dépend d'un moi mondain, le savoir est toujours savoir d'un sujet. En fait, il n'y a pas de science absolue sinon rapportée à son intentionnalité, ce que montre en effet la géométrie dont la certitude s'appuie sur la définition, la visée, et non sur une quelconque réalité objective. L' "objectif" dit bien qu'il s'agit toujours d'un but, d'une projection dans l'avenir. Mais Husserl maîtrisait mal ce qu'il avait lui même découvert, hésitant entre psychologie cognitive et philosophie. C'est Heidegger qui devait enraciner la phénoménologie dans la finitude elle-même. Quant au "retour aux choses mêmes" qui apparente la Phénoménologie aux sciences cognitives modernes, à l'épistémologie comme apprentissage de Bateson, on peut y voir la conséquence de la réduction par Hegel du savoir au savoir effectif concret, savoir d'un sujet.
Heidegger prend son départ dans le manque lui-même, la finitude de notre présence au monde, notre existence singulière (il s'inspire aussi de Brentano : Des significations multiples de l'être chez Aristote). Ce qui importe dans le Phénomène est sa révélation elle-même et non son objectivité. On peut dire que la seule objectivité est historique : ceci a eu lieu pour quelqu'un. La totalité ne résulte pas de la somme des possibles mais pré-existe comme sens du phénomène. Ce qui nous concerne comme liberté est bien les possibilités ouvertes, la provocation de notre décision mais déjà inscrite dans une totalité donnée, déjà décidée à l'avance dans notre disposition, notre humeur. Le phénomène ne se construit pas à partir de ses constituants mais se donne d'emblée comme constitué. Il n'y a plus pré-éminence de l'intentionnalité, elle-même provoquée et s'unifiant à l'objet dans le concept d'être. Le problème n'est plus celui de l'essence mais de l'apparition, de l'existence elle-même.
La psychanalyse pousse le relativisme
à son ultime conséquence de considérer tout énoncé
comme relevant d'une énonciation. Freud avait été
aussi élève de Brentano (La psychologie d'un point de
vue empirique). On peut noter le parallélisme des notions d'intentionnalité
et de désir, de monde et de fantasme, d'intersubjectivité
et de sexualité. Dès lors que le biologisme de Freud est
dépassé par Lacan, ces termes deviennent quasiment
synonymes. Comme pour la phénoménologie de Husserl, le secret
de la psychanalyse est dans la " neutralité " de l'analyste qui
permet d'analyser, de déconstruire l'énonciation plutôt
que d'y répondre. Cette neutralité s'expose aux mêmes
critiques que le savoir transcendantal et la critique idéologique
mais est affrontée concrètement dans l'analyse du transfert
à laquelle elle se réduit en fait. La Phénoménologie
comme la Psychanalyse s'enferment dans la quête d'un originaire mythique
sauf à situer cet originaire dans l'énonciation elle-même.
Ce pas accompli par Lacan retrouve la dialectique hégélienne
(telle qu'elle est exposée dans l'Introduction à la Phénoménologie
de l'Esprit).
C'est ce que Lacan reprend dans
le passage de l'énonciation à l'énoncé. L'intentionnalité
est devenu désir adressé à l'Autre, qui nous vient
de l'Autre à qui s'adresse notre demande d'amour. Mais les psychanalystes
ont le plus grand mal à se défaire de l'illusion qu'il s'agit
d'une détermination historique acquise dans l'enfance alors qu'il
s'agit de ce qui ce joue dans le discours actuel. Le regard phénoménologique
est nécessaire pour défaire la psychanalyse de sa causalité
familiale imaginaire et ramener l'attention sur l'énonciation elle-même,
en tant qu'elle est constitutive et d'abord du symptôme. Il ne s'agit
pas, dès lors, de reconstituer une vérité complète
du sujet, d'identifier une cause objective, mais bien de mettre en jeu
cette responsabilité du sujet en refusant son évidence. C'est
ce que Lacan appelait déchariter, au contraire de ceux qui répondent
à la demande jalouse et lui donnent ainsi raison. Les grandes interrogations
sur l'identité introuvable masquent les véritables difficultés
qui sont sociales, inter-subjectives. L'unité du sujet et de l'objet
ne se réalise pas dans une hypothétique sagesse, ni guérison
ou normalité ou épanouissement mais dans l'action politique
où nous donnons forme à notre réalité sociale.
