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La psychanalyse est le lieu où la singularité, en tant qu’histoire, s’explique, passe au discours, du privé au public comme la politique est le passage de l’intérêt particulier à l’intérêt général. L’analysant met en jeu sa vérité. Ce n’est pas cela qui empêche la situation de la psychanalyse d’être assez scandaleuse et inacceptable, refusant d’appliquer à elle-même l’exigence de vérité qui la constitue (Notre action ira-t-elle donc à refouler la vérité même qu’elle emporte en son exercice ? p.433), ce n’est pas d’hier et ce n’en est que plus inquiétant. Impossible malgré tout d’ignorer cette dimension de la Vérité dont la science ne veut rien savoir. Ce qui pose problème, c’est la situation de la psychanalyse dans la science. Car de s’occuper du sujet de la science, qui est effet de signifiant épuré de toute singularité (de tout contenu), en interrogeant la vérité du sujet qui l’énonce comme effet de son énonciation situerait la psychanalyse plutôt en dehors. Pourtant, c’est de parler à partir de la Science qui en fait le point où le discours scientifique fait noeud de ses contradictions et provoque à son dépassement, empêchant la réduction dogmatique de l’homme à l’animal. C’est là que la psychanalyse échoue lamentablement lorsqu’elle traite en objet ce qui doit bien plutôt être son sujet.
L’inconscient est un concept forgé sur la trace de ce qui opère pour constituer le sujet.L’inconscient n’est pas une espèce définissant dans la réalité psychique le cercle de ce qui n’a pas l’attribut (ou la vertu) de la conscience. 830
Pour la science, le cogito marque au contraire la rupture avec toute assurance conditionnée dans l’intuition. 831
Si j’ai dit que l’inconscient est le discours de l’Autre avec un grand A, c’est pour indiquer l’au-delà où se noue la reconnaissance du désir au désir de reconnaissance.
Autrement dit cet autre est l’Autre qu’invoque même mon mensonge pour garant de la vérité dans laquelle il subsiste.
A quoi s’observe que c’est avec l’apparition du langage qu’émerge la dimension de la vérité. 524
Le sujet, le sujet cartésien, est le présupposé de l’inconscient, nous l’avons démontré en son lieu.
L’Autre est la dimension exigée de ce que la parole s’affirme en vérité.
L’inconscient est entre eux leur coupure en acte. (La rétroaction du signifiant en son efficace.) 839
Quoi qu’il en soit, notre double référence au sujet absolu de Hegel et au sujet aboli de la science donne l’éclairage nécessaire à formuler à sa vraie mesure le dramatisme de Freud : rentrée de la vérité dans le champ de la science, du même pas où elle s’impose dans le champ de sa praxis : refoulée, elle y fait retour. p799
- La Vérité
Dire que le sujet sur quoi nous opérons en psychanalyse ne peut être que le sujet de la science peut passer pour paradoxe [..] De notre position de sujet, nous sommes toujours responsables [..] L’erreur de bonne foi est de toute la plus impardonnable.
La position du psychanalyste ne laisse pas d’échappatoire puisqu’elle exclut la tendresse de la belle âme. 858-859
Oui ou non, ce que vous faites, a-t-il le sens d’affirmer que la vérité de la souffrance névrotique, c’est d’avoir la vérité comme cause? 870
Seule la psychanalyse est en mesure d’imposer à la pensée cette primauté en démontrant que le signifiant se passe de toute cogitation, fût-ce des moins réflexives, pour effectuer des regroupements non douteux dans les significations qui asservissent le sujet, bien plus : pour se manifester en lui par cette intrusion aliénante dont la notion de symptôme en analyse prend un sens émergent : le sens du signifiant qui connote la relation du sujet au signifiant.
Aussi bien dirions-nous que la découverte de Freud est cette vérité que la vérité ne perd jamais ses droits. 467
Le sujet donc, on ne lui parle pas. Ça parle de lui, et c’est là qu’il s’appréhende, et ce d’autant plus forcément qu’avant que du seul fait que ça s’adresse à lui, il disparaisse comme sujet sous le signifiant qu’il devient [identification], il n’était absolument rien. 835
- Le refoulement originaire
On comprendra dès lors que notre usage de la phénoménologie de Hegel ne comportait aucune allégeance au système, mais prêchait d’exemple à contrer les évidences de l’identification. 837
Prêter ma voix à supporter ces mots intolérables "Moi, la vérité, je parle..." passe l’allégorie. Cela veut dire tout simplement tout ce qu’il y a à dire de la vérité, de la seule, à savoir qu’il n’y a pas de métalangage (affirmation faite pour situer tout le logico-positivisme), que nul langage ne saurait dire le vrai sur le vrai, puisque la vérité se fonde de ce qu’elle parle, et qu’elle n’a pas d’autre moyen pour ce faire.
C’est même pourquoi l’inconscient qui le dit, le vrai sur le vrai, est structuré comme un langage, et pourquoi, moi, quand j’enseigne cela, je dis le vrai sur Freud qui a su laisser, sous le nom d’inconscient, la vérité parler.
Ce manque du vrai sur le vrai, qui nécessite toutes les chutes que constitue le métalangage en ce qu’il a de faux-semblant, et de logique, c’est là proprement la place de l’Uverdrängung, du refoulement originaire attirant à lui tous les autres. 867-868
Le manque dont il s’agit est bien ce que nous avons déjà formulé : qu’il n’y ait pas d’Autre de l’Autre. 818
Ce signifiant sera donc le signifiant pour quoi tous les autres signifiants représentent le sujet. 819
Le désir est ce qui se manifeste dans l’intervalle que creuse la demande en deçà d’elle-même, pour autant que le sujet en articulant la chaîne signifiante, amène au jour le manque à être avec l’appel d’en recevoir le complément de l’Autre, si l’Autre, lieu de la parole, est aussi le lieu de ce manque.
Ce qui est ainsi donné à l’Autre de combler et qui est proprement ce qu’il n’a pas, puisque à lui aussi l’être manque, est ce qui s’appelle l’amour, mais c’est aussi la haine et l’ignorance. 627
Si le désir est la métonymie du manque à être, le Moi est la métonymie du désir. 640
C’est cette image qui se fixe, moi idéal, du point où le sujet s’arrête comme idéal du moi. Le moi est dès lors fonction de maîtrise, jeu de prestance, rivalité constituée. 809
Dans la folie, quelle qu’en soit la nature, il nous faut reconnaître, d’une part, la liberté négative d’une parole qui a renoncé à se faire reconnaître, soit ce que nous appelons obstacle au transfert, et, d’autre part, la formation singulière d’un délire qui, - fabulatoire, fantastique ou cosmologique -, interprétatif, revendicateur ou idéaliste -, objective le sujet dans un discours sans dialectique. 280
Dans la religion, la mise en jeu précédente, celle de la vérité comme cause, par le sujet, le sujet religieux s’entend, est prise dans une opération complètement différente. L’analyse à partir du sujet de la science conduit nécessairement à y faire apparaître les mécanismes que nous connaissons de la névrose obsessionnelle. Freud les a aperçus dans une fulgurance qui leur donne une portée dépassant toute critique traditionnelle. Prétendre y calibrer la religion, ne saurait être inadéquat.
- La religion
Si l’on peut partir de remarques comme celle-ci : que la fonction qu’y joue la révélation se traduit comme une dénégation de la vérité comme cause, à savoir qu’elle dénie ce qui fonde le sujet à s’y tenir pour partie prenante, - alors il y a peu de chance de donner à ce qu’on appelle l’histoire des religions des limites quelconques, c’est-à-dire quelque rigueur.
Disons que le religieux laisse à Dieu la charge de la cause, mais qu’il coupe là son propre accès à la vérité. Aussi est-il amené à remettre à Dieu la cause de son désir, ce qui est proprement l’objet du sacrifice. Sa demande est soumise au désir supposé d’un Dieu qu’il faut dès lors séduire. Le jeu de l’amour entre par là.
Le religieux installe ainsi la vérité en un statut de culpabilité. Il en résulte une méfiance à l’endroit du savoir, d’autant plus sensible dans les Pères de l’Eglise, qu’ils se démontrent plus dominants en matière de raison.
La vérité y est renvoyée à des fins qu’on appelle eschatologiques, c’est-à-dire qu’elle n’apparaît que comme cause finale, au sens où elle est reportée à un jugement de fin du monde.
D’où le relent d’obscurantisme qui s’en reporte sur tout usage scientifique de la finalité.
J’ai marqué au passage combien nous avons à apprendre sur la structure de la relation du sujet à la vérité comme cause dans la littérature des Pères, voire dans les premières décisions conciliaires. Le rationalisme qui organise la pensée théologique n’est nullement, comme la platitude se l’imagine, affaire de fantaisie.
S’il y a fantasme, c’est au sens le plus rigoureux d’institution d’un réel qui couvre la vérité. 872-873
Pour ce qui est de la science [..] je l’aborderai par la remarque étrange que la fécondité prodigieuse de notre science est à interroger dans sa relation à cet aspect dont la science se soutiendrait : que la vérité comme cause, elle n’en voudrait-rien-savoir.
- La science
On reconnaît là la formule que je donne de la Verwerfung ou forclusion, - laquelle viendrait ici s’adjoindre en une série fermée à la Verdrängung, refoulement, à la Verneinung, dénégation, dont vous avez reconnu au passage la fonction dans la magie et la religion. 874
Certes me faudra-t-il indiquer que l’incidence de la vérité comme cause dans la science est à reconnaître sous l’aspect de la cause formelle. 875
Ai-je besoin de dire que dans la science, à l’opposé de la magie et de la religion, le savoir se communique?
Mais il faut insister que ce n’est pas seulement parce que c’est l’usage, mais que la forme logique donnée à ce savoir inclut le mode de communication comme suturant le sujet qu’il implique. 876
- Les sciences de l'homme
Une physique est concevable qui rende compte de tout au monde, y compris de sa part animée. Un sujet ne s’y impose que de ce qu’il y ait dans ce monde des signifiants qui ne veulent rien dire et qui sont à déchiffrer. 840
Il n’y a pas de science de l’homme, ce qu’il nous faut entendre au même ton qu’il n’y a pas de petites économies. Il n’y a pas de science de l’homme, parce que l’homme de la science n’existe pas, mais seulement son sujet.
On sait ma répugnance de toujours pour l’appellation de sciences humaines, qui me semble être l’appel même de la servitude. 859
La dénégation inhérente à la psychologie en cet endroit serait, à suivre Hegel, plutôt à porter au compte de la Loi du coeur et du délire de présomption [..]
La psychologie est véhicule d’idéaux : la psyché n’y représente plus que le parrainage qui la fait qualifier d’académique. L’idéal est serf de la société.
Un certain progrès de la nôtre illustre la chose, quand la psychologie ne fournit pas seulement aux voies, mais défère aux voeux de l’étude de marché. 832
La psychanalyse alors y subvient à fournir une astrologie plus décente que celle à quoi notre société continue de sacrifier en sourdine. 833
- La pulsion
La pulsion, telle qu’elle est construite par Freud, à partir de l’expérience de l’inconscient, interdit à la pensée psychologisante ce recours à l’instinct où elle masque son ignorance par la supposition d’une morale dans la nature.
La pulsion, on ne le rappellera jamais assez à l’obstination du psychologue qui, dans son ensemble et per se, est au service de l’exploitation technocratique, la pulsion freudienne n’a rien à faire avec l’instinct (aucune des expressions de Freud ne permet la confusion).
La Libido n’est pas l’instinct sexuel. Sa réduction, à la limite, au désir mâle, indiquée par Freud, suffirait à nous en avertir. 851
Qu’on nous laisse rire si l’on impute à ces propos de détourner le sens de l’oeuvre de Freud des assises biologiques qu’il lui eût souhaitées vers les références culturelles dont elle est parcourue. 321
Mais Freud nous révèle que c’est grâce au Nom-du-Père que l’homme ne reste pas attaché au service sexuel de la mère, que l’agression contre le Père est au principe de la Loi et que la Loi est au service du désir qu’elle institue par l’interdiction de l’inceste.
Car l’inconscient montre que le désir est accroché à l’interdit, que la crise de l’Oedipe est déterminante pour la maturation sexuelle elle-même.
Le psychologue a aussitôt détourné cette découverte à contre-sens pour en tirer une morale de la gratification maternelle, une psychothérapie qui infantilise l’adulte, sans que l’enfant en soit mieux reconnu. 852
- L'analyste
On ne saurait ici que remarquer qu’à ce libertin près qu’était le grand comique du siècle du génie, on n’y a pas, non plus qu’au siècle des lumières, attenté au privilège du médecin, non moins religieux pourtant que d’autres.
L’analyste peut-il s’abriter de cette antique investiture, quand laïcisée, elle va à la socialisation qui ne pourra éviter ni l’eugénisme, ni la ségrégation politique de l’anomalie? 854
Car, nous l’avons dit sans entrer dans le ressort du transfert, c’est le désir de l’analyste qui au dernier terme opère dans la psychanalyse. 854
Les psychanalystes font partie du concept de l’inconscient, puisqu’ils en constituent l’adresse. 834
Qu’y renonce donc plutôt celui qui ne peut rejoindre à son horizon la subjectivité de son époque. Car comment pourrait-il faire de son être l’axe de tant de vies, celui qui ne saurait rien de la dialectique qui l’engage avec ces vies dans un mouvement symbolique.321
Méthode de vérité et de démystification des camouflages subjectifs, la psychanalyse manifesterait-elle une ambition démesurée à appliquer ses principes à sa propre corporation. 241La remise en cause par Lacan du biologisme s’est voulu explicitement la promotion du rapport à l’Autre, à travers l’imaginaire du corps (schéma Z) et la dialectique du désir. Il y a pourtant une tendance constante à résorber cette dialectique (jugée trop hégélienne, difficile distanciation de Kojève) par une substantification de la vérité qui s’efface devant la "chaîne signifiante" (évoquant la substantification de l’être par Heidegger) le manque ou "l’objet a" qui, plus tard, engendrera le noeud borroméen réduisant le symptôme à une résolution individuelle, voire au "moi" qui n’est plus la métonymie du désir mais sa charpente.Le symptôme comme fixation d’un sens, objectivation du sujet, est présenté par Lacan comme une critique et une généralisation de la prétendue "réalité psychique" chère à Freud mais cet arrêt de la dialectique temporelle, l’écriture à laquelle le sujet s’identifie, ne doit pas être confondu avec sa structure. Le souci de donner une représentation du sujet isolé (mais locale) ne peut que reconduire aux impasses de la psychologie et de l’introspection. Dès qu’on feint d’ignorer la dialectique intersubjective où se constitue toute parole, un manque insiste dans la théorie appelant des logiques non-standard dont l’incomplétude reflète l’absence de son foyer structurant.
Lacan en avait sans doute conscience, dans la répétition de ses séminaires (référée au malentendu, donc à la reconnaissance), et, en intitulant son dernier séminaire "La topologie et le temps", c’est bien l’introduction du temps qui remettait en cause le noeud lui-même dont la généralisation est impossible car infinie, voire chaotique. On ne reconstitue pas l’inter-subjectivité en juxtaposant des monades (Il faut quand même être sensé, et s’apercevoir que la névrose tient aux relations sociales. Un signifiant nouveau 17/05/77), dès lors le symptôme comme écriture renvoie à son adresse et non à l’équilibre qu’il rétablit, au "nouage" qui le fait tenir alors que le symptôme est plutôt obstacle au nouage, à sa dynamique. Au contraire, c’est bien l’acte originellement humain, l’acte fondateur qui se différencie de l’autre et introduit le temps logique dans les quatre discours : Ainsi au discours du Maître répondra l’acte de l’artiste, à la revendication Hystérique de la jouissance répondra l’acte d’amour, au discours de l’Autre (suggestion hypnotique) l’analyste répondra par son acte lorsqu’il l’ose comme le révolutionnaire introduit par sa subversion la temporalité dans l’universel.
La confusion de l’objet et du sujet dans la Science prend un caractère effectivement très concret pour chacun dans la façon dont il est traité par la Médecine, ou la Psychiatrie, dont on doit revendiquer "l’humanisation". L’extrapolation du Biologisme au Politique et au Racisme peut bien être déniée par la Biologie elle-même sans qu’elle remette en cause ses propres principes pourtant bien douteux (ainsi de la sélection naturelle qui néglige le fait qu’un organisme n’est pas transporté dans un milieu où il doit gagner son espace mais qu’il est fondamentalement déjà imbriqué dans son environnement). Par contre, l’attitude du médecin envers son patient est directement fonction de la position d’objet qu’il lui donne. Le risible de l’affaire et la limite de cette "neutralité scientifique" est que l’immense majorité des troubles " médicaux" sont des troubles "psychosomatiques", des troubles de la relation à l’autre et qui sont traités par des techniciens inadaptés déniant toute relation (au lieu de l’analyser). Le sujet, là aussi, se présente comme reste inéliminable de tous nos calculs. L’insupportable est bien d’être traité comme un meuble dans un hôpital par exemple, quel que soit l’état du corps! Mais le scientisme médical sait mêler le moralisme le plus rigoriste à la réduction de l’homme à son animalité la plus bestiale. Au fond, la morale en fait les défenseurs de la loi naturelle qui exige de chacun qu’il cultive son corps, se soumette à ses priorités, pour se mettre entièrement au service de la communauté qui représente la force morale instinctive. Cette réduction à l’utilité bien qu’essentiellement combattue par la religion est une idée qui vient "naturellement" à l’esprit mais on n’a plus l’excuse d’ignorer où cela conduit : le Nazisme a, ici, valeur de démonstration (à condition d’aller y voir de près). Le Darwinisme social du début du siècle (Haeckel, Spencer, etc.) a inspiré les traitements les plus inhumains (Eugénisme et Euthanasie) dont on trouve toute l’horreur dans l’oeuvre d’Alexis Carrel (prix Nobel de médecine 1912 et bon catholique), sous la calme apparence de la raison la plus scientifique qui se croit responsable de l’avenir de la race (comme d’autres se croient responsables de l’avenir de l’inconscient).
Nous ne ferons disparaître la folie et le crime que par une meilleure connaissance de l’homme, par l’eugénisme, par des changements profonds de l’éducation et des conditions sociales. Mais en attendant, nous devons nous occuper des criminels de façon effective. Peut-être faudrait-il supprimer les prisons. Elles pourraient être remplacées par des institutions beaucoup plus petites et moins coûteuses. Le conditionnement des criminels les moins dangereux par le fouet, ou par quelque autre moyen plus scientifique, suivi d’un court séjour à l’hôpital, suffirait probablement à assurer l’ordre. Quant aux autres, ceux qui ont tué, qui ont volé à main armée, qui ont enlevé des enfants, qui ont dépouillé les pauvres, qui ont gravement trompé la confiance du public, un établissement euthanasique, pourvu de gaz appropriés, permettrait d’en disposer de façon humaine et économique. Le même traitement ne serait-il pas applicable aux fous qui ont commis des actes criminels ? Il ne faut pas hésiter à ordonner la société moderne par rapport à l’individu sain. Les systèmes philosophiques et les préjugés sentimentaux doivent disparaître devant cette nécessité. Après tout, c’est le développement de la personnalité humaine qui est le but suprême de la civilisation.
Avant que Le Pen ne se réclame de cet héritage, on peu s’étonner de l’accueil enthousiaste du public à ce livre (jusqu’à Jean Rostand !). La médecine est pourtant encore loin de traiter nos corps en citoyens libres et responsables, héritiers d’une histoire contradictoire. Séquelles des folies d’antan (comme la répression de la masturbation), la diabolisation des drogues (hors alcool!) est soutenue par le corps médical au mépris de toute vérité et de toute efficacité ce qui signe le fantasme.Alexis Carrel. L’homme cet inconnu (1935/1943) p388-389La théorie freudienne est, à l’évidence, souvent plus proche du biologisme de Thom que du logicisme lacanien. La différence avec Thom se limite à prendre la sexualité comme paradigme à la place du lacet de prédation, voire à identifier prégnance et sexualité (érotisation). Ce biologisme ignorant la dimension de l’universel, imposé par le langage, ignore véritablement la dimension humaine de la vie; mais la réduction de tout phénomène à une combinatoire signifiante serait tout aussi délirante. Il convient, donc, là aussi de faire la part des corps et du langage.
Freud n’aimait pas beaucoup son dernier écrit, l’Abrégé de psychanalyse, qu’il n’était pas loin de considérer comme une preuve de son déclin mais Jones défendait cette oeuvre qui synthétisait l’idéologie psychanalytique de l’époque. Il faut, évidemment, reconnaître que l’utilisation de références biologiques a une fonction de métaphore, de modèle, permettant de transporter l’idée d’appareil au fonctionnement psychique. On ne peut réduire Freud à cette idéologie manifeste car de la fonction de la dénégation dans le détachement du contenu à l’Introduction du narcissisme, le biologisme est dépassé de toute part bien qu’il reste la référence de l’instinct de mort même. Ce qu’il avait en vue est certainement plus proche de la théorie des catastrophes avec ses attracteurs, ses prégnances, que d’une biologie moléculaire ou de la neurologie dont il était parti.
Reste cette attitude psychologisante, normalisatrice, ségrégationniste, ce discours de la suggestion et du commandement voire de la séduction et de la prière, de la régulation sociale enfin qu’autorise la position du biologiste comme producteur d’unités vivantes assignées à son projet et à son équilibre financier. Le médecin est plus paradoxal puisqu’il est dans la position de l’objet pour un autre médecin mais dans le cas du psychologue c’est carrément intenable car c’est le sujet du discours qui prétend s’objectiver lui-même (et ce faisant ne peut conclure qu’à l’impossibilité d’une objectivation "totale").
Il faut rejeter la référence biologique comme hors du champ de l’analyse, à son niveau propre. Nous n’avons affaire dans l’analyse qu’à un sujet du discours qui n’a pas renoncé à sa responsabilité, à se faire reconnaître par l’autre en affrontant la vérité de ce qu’il est. L’analysant ne doit pas se soumettre au traitement de l’analyste mais à sa propre logique, la ridicule soumission du transfert se devant d’être analysée justement afin de rendre au sujet la stratégie qu’il tente sur l’autre dans cette dialectique de la reconnaissance. Celui qui demande une analyse est celui qui ne s’y reconnaît plus, ou ne s’y retrouve plus, reconnaît qu’il n’est pas reconnaissable mais n’a pas renoncé à se faire reconnaître par les autres. La terminaison de l’analyse est non pas vraiment le "moment où la satisfaction du sujet trouve à se réaliser dans la satisfaction de chacun" (comme Lacan le formule par excès d’enthousiasme kojèvien, sans doute, dans son Discours de Rome p321. Il voulait mettre l’analyse entre "l’homme du souci et le sujet du savoir absolu") mais plutôt le moment où le sujet reprend en son nom propre le risque de la dialectique de la reconnaissance où se joue le vrai rapport à l’Autre. L’embêtant est que cette pratique génère une idéologie qui en nie le principe même : c’est l’idéologie du moi-autonome alors qu’il est question de sa responsabilité. Un moi un peu trop fort ne peut mettre sa responsabilité en cause, comme tout pouvoir, faisant retour dans la culpabilité. L’Oedipe est la référence suprême de toute normalisation alors que, ce qui n’est pas un mythe, c’est le complexe de castration.
L’éthique de la Psychanalyse est sans doute intenable, tiraillée entre sa prétention scientifique et l’engagement humain, donnant le spectacle de groupes éclatés et inconsistants, reproduisant toutes les servilités, sans retenue (ceci n’est pas un groupe) ni sanction objective (ceci n’est pas une science). Cependant, il n’y a d’Analyse qu’à se situer en ce lieu d’incertitude où un sujet dépend de l’autre, de son discours qui décide de la vérité comme du mensonge. L’éthique de ce rapport à l’autre peut nourrir la politique d’avoir affaire au même sujet, contrairement aux sciences humaines, même psychologiques, réduites à la mesure (sondages). Il s’agit bien dans la référence biologique d’une erreur de place qui identifie le sujet sur un mode paranoïaque à son idéalisation fonctionnelle, en renonçant à mettre en jeu sa reconnaissance de l’autre par le discours, ce qui définit bien le psychotique.
D’aucune autre idée que celle de liberté, on ne sait aussi universellement qu’elle est indéterminée, ambiguë et susceptible des plus grands malentendus et, par là même, soumise effectivement à ces malentendus, et aucune idée n’est couramment admise avec si peu de conscience. L’esprit libre étant l’esprit effectif, les malentendus à son sujet entraînent d’autant mieux les plus énormes conséquences pratiques que, dès lors que les individus et les peuples se sont une fois représenté le concept abstrait de la liberté qui est pour elle-même, rien d’autre ne possède cette puissance invincible, précisément parce qu’elle est l’essence propre de l’esprit, et comme son effectivité même. Des continents entiers, l’Afrique et l’Orient, n’ont jamais eu cette idée, et ne l’ont pas encore, les Grecs et les Romains, Platon et Aristote, même les Stoïciens ne l’ont pas eue.
Hegel Encyclopédie des sciences philosophiques en abrégé. §482 p427La liberté n’a pas le même sens pour les Athéniens et pour Sparte qui emploient le même mot. Dans un cas, il s’agit de la liberté politique du citoyen, dans l’autre de la liberté de la cité, sa souveraineté. Hitler revendique aussi la liberté pour le peuple allemand, on peut donc considérer ce concept de liberté comme un mot vide. C’est une opinion scientifique, la supposition que le réel est rationnel et l’homme prédestiné. Tout a une cause, Dieu est tout-puissant et nous vivons dans le meilleur des mondes possibles.
La psychologie d'observation énonce d'abord ses perceptions des modes universels qui se présentent à elle dans la conscience active; elle trouve alors beaucoup de facultés, d'inclinations et de passions diverses; et parce que dans l'énumération d'une telle récolte de facultés le souvenir de l'unité de la conscience de soi ne se laisse pas refouler, la psychologie doit du moins aller jusqu'à s'étonner que dans l'esprit, comme dans un sac, puissent se tenir ensemble et côte à côte tant de choses contingentes et hétérogènes les unes aux autres, et cela d'autant plus que ces choses ne se dévoilent pas comme des choses inertes et mortes, mais comme des processus inquiets et instables.
Hegel. Phénoménologie de l’esprit. Aubier Tome I p253
Dire en effet que sous cette influence cette individualité est devenue cette individualité déterminée ne signifie rien d'autre sinon dire qu'elle l'était déjà.
Si la psychanalyse n’était qu’une science objective, et non la science du sujet, le sujet serait réduit, en effet, à la chaîne infinie des causes, enfermé dans un ordre immuable qui s’exprime à travers lui, sans commencement ni fin. La détermination du sujet par son histoire, le roman oedipien, semble plus contraignante que la surdétermination marxiste. La liberté n’y a plus aucune espèce de sens. On peut remplacer à volonté la détermination économique par la détermination biologique ou la détermination structuraliste. "Souviens-toi, comme l’écrit Jacques-Alain Miller, que tu n’es qu’un sujet de l’inconscient ."Hegel. Phénoménologie de l’esprit. Aubier Tome I p254Il résulte des actions des hommes en général encore autre chose que ce qu’ils projettent et atteignent, que ce qu’ils savent et veulent immédiatement.
Hegel. Leçons sur la philosophie de l’histoire. Vrin p33
En bref, l’homme (vivant) est donc partout et toujours (c’est-à-dire nécessairement) plus ou moins inconscient de soi-même. Sans doute, en vivant jusqu’à quatre-vingt-dix ans (surtout s’il le fait en philosophe) l’homme serait-il beaucoup plus conscient de soi que s’il était mort en bas âge (même stoïquement). Mais ce ne sont là que des différences de degrés (d’ailleurs difficilement mesurables) : le fond reste toujours le même, en ce sens que l’homme n’est, au fond, jamais pleinement conscient (entre autres : de soi).
Mais, justement, par leur indétermination relative, nos actes inaugurent une nouvelle série de causes (Kant). Ce n’est pas la même chose de vouloir compléter le savoir, reconstituer l’enchaînement des causes (le Dieu d’Einstein où le savoir s’égale à une négation de liberté) ou bien dénoncer ce savoir idéal comme faisant lui-même écran, dénégation, refoulement (le Dieu trompeur).Kojève. Essai d’une histoire raisonnée de la philosophie païenne. Tome I p 43Ainsi l’esprit s’oppose à lui-même en soi ; il est pour lui-même le véritable obstacle hostile qu’il doit vaincre ; l’évolution, calme production dans la nature, constitue pour l’esprit une lutte dure, infinie contre lui-même. Ce que l’esprit veut, c’est atteindre son propre concept ; mais lui-même se le cache et dans cette aliénation de soi-même, il se sent fier et plein de joie.
De cette manière, l’évolution n’est pas simple éclosion, sans peine et sans lutte, comme celle de la vie organique, mais le travail dur et forcé sur soi-même ; de plus elle n’est pas seulement le côté formel de l’évolution en général mais la production d’une fin d’un contenu déterminé. Cette fin, nous l’avons définie dès le début ; c’est l’esprit et certes, d’après son essence, le concept de liberté.
Pourtant Freud n’avait pas vraiment idée de la liberté, il partageait le pessimisme d’Épicure, assimilant la civilisation à la contrainte d’instincts biologiques plutôt qu’à l’invention d’une liberté contradictoire. Dans le concret de son action il en va tout autrement et la levée du symptôme est bien assimilée à une libération, à un gain de liberté gagnée par la conscience de soi. Au contraire, Lacan s’est d’abord présenté sous le drapeau de la liberté, pour ne plus oser en parler devant les déferlements de l’époque sexo-libertaire. Il faut dire qu’un certain Existentialisme a voulu faire de la liberté un "absolu" : puisque l’existence précède l’essence, elle se choisit toute et choisit ses déterminations. Lacan a critiqué, avec une conviction hégélienne, cette conception de la liberté qui ne s’affirmait jamais mieux qu’entre les murs d’une prison. Cela ne l’a pas empêché de se déclarer libéral et confesser sa sympathie pour Sartre malgré ses critiques, combattant d’un autre bord l’objectivation des sciences humaines.Hegel. Leçons sur la philosophie de l’histoire. Vrin p51
A titre de vouloir, l'esprit se comporte sur un mode pratique. Il faut distinguer de son comportement théorique le comportement pratique par lequel, de lui-même, il impose une détermination à l'indétermination du vouloir, c'est à dire qu'il substitue d'autres déterminations à celles qui, sans qu'il y soit pour rien, se trouvent déjà en lui.
Hegel. Propédeutique § 1
Il serait vain d’imaginer que la conscience puisse exister sans donné : elle serait alors conscience (d’) elle-même comme conscience de rien, c’est-à-dire le néant absolu. Mais si la conscience existe à partir du donné, cela ne signifie nullement que le donné la conditionne : elle est pure et simple négation du donné, elle existe comme dégagement d’un certain donné existant et comme engagement vers une certaine fin encore non existante. Mais en outre, cette négation interne ne peut être le fait que d’un être qui est en perpétuel recul par rapport à soi-même. S’il n’était pas sa propre négation, il serait ce qu’il est, c’est-à-dire un pur et simple donné ; de ce fait, il n’aurait aucune liaison avec tout autre datum puisque le donné par nature n’est que ce qu’il est. Ainsi, toute possibilité d’apparition d’un monde serait exclue. Pour ne pas être un donné, il faut que le pour-soi se constitue perpétuellement comme en recul par rapport à soi, c’est-à-dire se laisse derrière lui comme un datum qu’il n’est déjà plus. Cette caractéristique du pour-soi implique qu’il est l’être qui ne trouve aucun secours, aucun point d’appui en ce qu’il était. Mais au contraire le pour-soi est libre et peut faire qu’il y ait un monde parce qu’il est l’être qui a à être ce qu’il était à la lumière de ce qu’il sera. La liberté du pour-soi apparaît donc comme son être. Mais comme cette liberté n’est pas un donné, ni une propriété, elle ne peut être qu’en se choisissant. La liberté du pour-soi est toujours engagée ; il n’est pas question ici d’une liberté qui serait pouvoir indéterminé et qui préexisterait à son choix. Nous ne nous saisissons jamais que comme choix en train de se faire. Mais la liberté est simplement le fait que ce choix est toujours inconditionné. (Sartre p558)Si la liberté est l’effet de la rencontre de l’Universel, l’inconditionné du sens avec une détermination singulière, ce n’est pas la même liberté qu’on peut goûter dans le travail de la technique et l’arbitrage du pouvoir, dans la création artistique qui doit déjouer nos préjugés (séduire malgré le commandement, moi-idéal) et dans les emportements de la passion où la liberté de décision, d’engagement, s’identifiant à une détermination (idéal du moi) se détache de tous les autres conditionnements avec la force infinie de la raison.
Irréductible à ses déterminations objectives, la liberté est dans le choix concret qui la convoque et le Sujet n’est rien que ce procès d’identification où il s’incarne comme désir. Pour Sartre, retournant Bergson, le sujet réflexif du pour-soi est d’abord la totalisation du réel, par sa négation, comme Espace et Temporalité (cf. Kant) constitués par son intentionnalité, l’acte de sa liberté qui configure le monde, son désir qui ne se réduit pas à la volonté de puissance ou l’amour propre mais se veut fondation de son être en raison comme pro-jet où s’incarne une liberté dont il revendique la responsabilité, dont il défend l’idéal et ses raisons universelles, ses fins comme siennes bien que situées (car négation du donné actuel), et engagé dans le dialogue avec l’Autre (mais sans exclure la mauvaise foi) pour se faire reconnaître par autrui comme existence de droit.
"On n’asservit l’homme que s’il est libre" (Questions de méthode p162). La liberté ne consiste pas simplement à réaliser son essence sans contraintes (perfection de Spinoza) comme une quelconque plante, ni même à l’indépendance de la pensée et de la matière (Descartes) mais à constituer un projet comme sien, fondé en raison, c’est-à-dire dont on peut répondre. (C’est pourquoi le premier aspect de la Liberté est dans le renoncement et la Maîtrise du corps, ascétisme ou platonisme devenant juste milieu, tempérance avec Aristote mais qui trouve son incarnation effective dans le travail de l’esclave et le pouvoir de la technique maîtrisée). Il y a bien la revendication imaginaire de liberté (anti-thétique) de l’esclave qui se veut libération de ses chaînes (négation et non pas jouissance procurée seulement par son travail) mais aussi qui dénie sa responsabilité au nom de sa condition servile invoquée comme excuse devant le tribunal. De l’autre côté, cependant, le procureur ne peut s’adresser qu’à une liberté (thétique) digne et responsable de ses choix (la culpabilité revendiquant sa capacité de décision, sa dignité humaine) et qui s’impose dans tout dialogue effectif mais de façon explicite cette fois avec la psychanalyse. Cette liberté du Maître qui revendique son égalité, dans l’épreuve même, ne disparaît jamais complètement de la conscience servile qui reste un sujet des discours au même titre que le souverain.
La liberté est avant tout une dimension première de la parole, de la vérité, du témoignage, de la réponse. Il nous faut utiliser le langage de nos pères et le marquer de notre présence, de notre responsabilité, l’actualiser. Nous sommes ce que nous faisons et bien plus que nous ne le savons. L’inconscient n’est rien d’autre que ces traces de représentation qui insistent à trouver une autre réponse que l’oubli. Il n’y a d’inconscient que pour un homme libre, responsable de ses actes et c’est encore un acte de liberté que d’affronter les fautes du passé, briser un silence trop lourd, juger sa propre histoire (là où c’était, je dois advenir) contre toute bonne conscience démente. Pas de culpabilité sans liberté, ce n’est pas seulement un problème religieux. Vappereau a raison de définir la psychanalyse comme non-folie : "Le sujet dans le discours analytique, est considéré comme responsable des conséquences des effets de ses paroles." Cette liberté exigeante, responsable, contraignante est l’envers de l’arbitraire irresponsable de la folie.
Ce n’est donc pas que je me détourne du drame social qui domine notre temps. C’est que le jeu de ma marionnette manifestera mieux à chacun le risque qui le tente, chaque fois qu’il s’agit de la liberté.
Car le risque de la folie se mesure à l’attrait même des identifications où l’homme engage à la fois sa vérité et son être.
Loin donc que la folie soit le fait contingent des fragilités de son organisme, elle est la virtualité permanente d’une faille ouverte dans son essence.
Loin qu’elle soit pour la liberté "une insulte", elle est sa plus fidèle compagne, elle suit son mouvement comme une ombre.
Et l’être de l’homme, non seulement ne peut être compris sans la folie, mais il ne serait pas l’être de l’homme s’il ne portait en lui la folie comme la limite de sa liberté.
La responsabilité impose de ne pas distinguer l’intention de l’acte, de ne pas revendiquer sa passivité et son ignorance mais son projet constituant son monde et le temporalisant (p564), l’ordre d’aller au combat. Le non-savoir n’est pas distinct de la Liberté. (C’est à la lumière du non-être que l’être-en-soi est éclairé. Sartre p557). En effet, la liberté est une projection hypothétique dans l’avenir. C’est le temps humain de l’anticipation, celui qui va de l’avenir vers le passé, du projet à la réalisation et non plus de la cause à l’effet. Dans l’indétermination de la liberté de l’autre pour l’avenir (Dialectique). L’Analyse en libère la négation, le mouvement.Lacan. Propos sur la causalité psychique. Écrits p176Dire que l'Absolu est non seulement Substance, mais encore Sujet, c'est dire que la Totalité implique la Négativité, en plus de l'Identité. C'est dire aussi que l'être se réalise non pas seulement en tant que Nature, mais encore en tant qu'Homme. Et c'est dire enfin que l'Homme, qui ne diffère essentiellement de la Nature que dans la mesure où il est Raison (Logos) ou Discours cohérent doué d'un sens qui révèle l'être, est lui-même non pas être-donné, mais Action créatrice (= négatrice du donné). L'Homme n'est mouvement dialectique ou historique (= libre) révélant l'être par le Discours que parce qu'il vit en fonction de l'avenir, qui se présente à lui sous la forme d'un projet ou d'un "but" (Zweck) à réaliser par l'action négatrice du donné, et parce qu'il n'est lui-même réel en tant qu'Homme que dans la mesure où il se crée par cette action comme une oeuvre (Werk).
Kojève. Introduction à la lecture de Hegel. (L’idée de la mort dans la philosophie de Hegel) p 533
Pour le sujet qui, dans la présence de sa liberté, est essentiellement comme un particulier, eu égard à cette présence de sa liberté, son intérêt et son bonheur sont censés être un but essentiel et, par conséquent, un devoir.
Hegel. Encyclopédie des sciences philosophiques en abrégé. §509 p439
Mais il est faux que l’homme recherche avant tout le bonheur, que cette recherche du bonheur détermine la vie sociale. Hegel a montré que l’homme aspire à la satisfaction donnée par la reconnaissance universelle de sa valeur personnelle. On peut dire que tout homme, en fin de compte, voudrait être " unique au monde et universellement valable". On veut autant que possible se distinguer des autres, on veut être "original ", on est "individualiste", on cherche à faire valoir sa "personnalité", censée être unique en son genre. Ce que tout le monde fait, ce que tout le monde a, ce que tout le monde est, tout ceci est sans valeur véritable. L’homme recherche l’inédit et voudrait être "inédit ". C’est ce qu’a bien mis en valeur l’Individualisme des Temps modernes (à partir de la Renaissance). Mais les "individualistes" oublient d’ajouter que l’"inédit" n’a une valeur que dans la mesure où il est "reconnu" par la société, et - à la limite - par tous. Personne ne voudrait être pire que tous : l’homme le plus laid, la plus lâche, le plus bête du monde. C’est donc bien à la reconnaissance universelle de sa personnalité particulière que l’homme aspire en dernière analyse. C’est cette reconnaissance qui lui donne la satisfaction, et il est prêt à sacrifier à cette satisfaction son bonheur, s’il ne peut pas faire autrement. Ce n’est pas seulement pour être beau qu’il faut souffrir.
Kojève. Esquisse d’une phénoménologie du Droit. p201-202
Le bonheur n’est pas quelque chose d’égoïste, ce n’est pas une petite maison, ce n’est ni prendre ni recevoir. Le bonheur c’est participer à une lutte dans laquelle il n’y a pas de frontière entre son monde personnel et le monde en général.
Si le bonheur n’a rien de matériel mais tient plutôt de ce que les moralistes français appelaient l’amour-propre (de Pascal à Helvétius), son projet ne se limite pas à son intérêt immédiat et devient projet collectif où se constitue l’espace de la Vérité qu’on ne touche qu’à travers l’Autre, la bonne foi s’opposant librement à la mauvaise foi de l’amour-propre.Lee Harvey Oswald (assassin de J.F. Kennedy Libra Don DeLillo)Le sceau de la haute destination absolue de l’homme c’est de savoir ce qui est bien et ce qui est mal et qu’elle consiste précisément en la volonté soit du bien, soit du mal, en un mot c’est qu’il peut être cause. 38
L’animal ne pense pas mais seulement l’homme, de même celui-ci seul est libre et seulement parce qu’il pense ; sa conscience contient ceci que l’individu se saisit comme personne, c’est-à-dire dans son être singulier, comme une chose universelle en soi, capable d’abstraction, de tout renoncement à l’individuel, par suite comme quelque chose en soi d’infini. 61
Sans la liberté réelle de l’erreur et de l’arbitraire du signifiant aucune libération ne serait imaginable, aucun engagement symbolique ne serait digne de foi. Il ne faut pas croire, pour cela non plus, à un pro-jet purement symbolique et dénué d’espérance imaginaire. Les trois dimensions se partagent l’espace de liberté qui nous constitue comme sujet. Le déterminisme scientiste se veut sourd au sens tout autant que nos intellectuels déçus qui ne veulent plus se laisser prendre à ces balbutiements insensés auxquels il se sont déjà blessés, les pauvres petits, sans y comprendre rien. Cela n’empêche pas ces non-dupes de rester sujets de leurs choix au regard des autres dont l’objectivité voudrait les préserver, camouflant l’inter-subjectivité dans la constitution de toute Science, de tout Monde et, de cette position désinteressée, u-topique du savant, rendre impensable une liberté désincarnée et non située. Je ne parle pas de ceux qui croyant avoir rencontré leur vérité n’habitent plus qu’un rêve.Hegel. Leçons sur la philosophie de l’histoire. VrinL’Analyse est un processus de dé-fascination, de libération des contraintes historiques, de critique du discours et de négation de l’identité, de changement enfin et non pas une construction de défenses inattaquables et immobiles. Pas de parole sans liberté d’énonciation. Sans liberté pas d’Amour, ni Art, ni Analyse. Je prétends, contre l’idéologie régnante, que la psychanalyse ne justifie pas un déterminisme familial ou structurel mais, au contraire, qu’elle n’évite la suggestion qu’à donner accès au sujet à une liberté perdue dans le symptôme. Cette liberté n’est en rien un accès à la jouissance, mais tout au contraire, son efficacité est bien dans l’interruption de la jouissance.
Comme j'ai pu l'exposer déjà, clair au sujet de l'énonciation,
mon implication dans l'analyse ne s'origine pas d'un souci technique ou
scientifique, tel que pour un psychiatre comme Lacan (qui a toujours dit
se limiter à sa fonction d'analyste), ni d'un transfert à
résoudre, encore moins d'un souci de clientèle. C'est la
place de l'analyse, dans les discours qui nous déterminent comme
sujet actuel, dont se motive mon intervention. Pareil à bien d'autres,
dans l'après 68, c'était déjà des raisons politiques
qui m'avaient amené vers l'analyse: la suspicion légitime
sur le désir de révolution, la dialectique de l'histoire
individuelle et de l'histoire universelle, le souci du réel. J'y
reviens.
Dans ce monde de la technique, de l'économie et du spectacle le discours scientifique pourtant moribond s'universalise, étend ses ravages. Pas d'autre espoir pourtant que dans le discours de la science et le sujet qu'il implique (il faut être résolument moderne). C'est l'analyse qui a en charge ce sujet de la science, réduit ailleurs à une idéologie scientifique particulièrement stupide et régressive (utilitarisme, économisme, hygiène) avec toutes les conséquences de ségrégation, de compétition, de normalité pesante, qui laissent la politique s'épuiser sur son erre depuis l'unification du monde et l'éclipse du négatif communiste. L'absence de l'analyste laisse la place à des idéologies pré-scientifiques, pré-philosophiques, aux anciens mythes meurtriers. Le nihilisme poseur ne vaut pas mieux que la prétention initiatique de l'obscurantisme moderne. Il serait naïf de penser que l'analyse n'en est pas affectée en retour. Il ne s'agit pas pour autant de se faire donneur de leçons, mais bien l'interprète du temps, impliqué dans sa formulation. Les révolutionnaires sont les seuls hommes de vérité qu'il nous reste, chargés de dire ce qu'il y a, dans toutes les têtes, ne se tenant pas quittes du malaise, du symptôme mais dénonçant notre rapport à la jouissance. "Plus on est de saints, plus on rit, c'est mon principe dit Lacan, voire la sortie du discours capitaliste". S'appuyer sur l'analyse oblige à dénoncer ses compromissions, ses déviations, ses faiblesses, et non comme analyste, comme sujet du savoir. Il est question de mettre l'analyse au contrôle des autres discours et non de réduire l'analyse aux exigences d'un ordre social subi passivement. Il est question de peser sur l'événement, changer les rapports sociaux, agir.
Je suis bien incapable d'y conduire quiconque, seulement il ne s'agit pas de capacité mais de désir, de choix. Ce n'est plus la neutralité bienveillante de la cure, ni la soumission de l'analysant mais l'implication dans le sens qui nous détermine. Le sens, la singularité et l'acte portés par la poésie moderne de Rimbaud aux situationnistes, le sujet de la science qui déploie sa brisure et balbutie: des lumières à la révolution française, à la restauration, à l'empire... puis le léninisme, le stalinisme, le maoïsme et produisant jusqu'au nazisme son horreur insoutenable. N'entendez-vous pas ce bruit de bottes enfoui qui nous remonte jusqu'à la nausée quand on nous dit que tout va bien, qu'il n'y a plus rien d'autre à espérer, plus rien à faire? L'analyse ne peut faillir à sa tâche critique si la parole peut y avoir des effets dans le réel. La singularité triomphera encore dans quelques fêtes, et nous en serons, il faudra se défendre cependant avec discernement, économie de moyens et précision.
Les trois modes d'abord de cet "espace public" sont solidaires. La politique
est notre souci des conséquences réelles, l'art notre moyen,
la religion notre limite. La religion est une fonction étrange qui
concerne un nombre considérable de gens et fonde une culture par
sa présentification de l'Autre. Il convient de s'y intéresser
de près, surtout si on prétend y échapper! Il ne faut
pas se limiter à notre tradition juive, ni même à la
tradition sumérienne divisée entre grecs et hébreux
mais s'expliquer avec l'orient, l'originaire préhistorique, et penser
enfin la religion moderne. Il ne faut pas reculer plus que Freud à
y opposer nos propres mythes. Introduire l'art entre politique et religions,
préserve l'ordre d'intervention de la singularité d'une énonciation:
la singularité ne s'universalise qu'au moment de l'acte. Les écuries
de l'art, bien sur, dégoulinent d'excrétions inutiles qu'il
faut périodiquement balayer de notre clair devoir, affaires de modes.
Les artistes qui nous guident ont bien du mal à faire bonne figure
dans la société de la réussite bourgeoise: non ce
n'est pas ce vain appétit de gloire improbable, d'une enflure gigantesque
du moi, c'est le combat avec l'ange dur et insaisissable qui épuise
leurs forces et nous soutient, portant au plus haut l'étendard.
Il en est peu à soutenir ce peu enviable sort.
Mais l'analyse aussi a tout à gagner à définir mieux son éthique, son implication politique, ses bases d'opérations plutôt que d'approuver silencieusement le rôle qui lui est dévolu ("dans leur silence atrocement houleux."). De même, l'analyste a tout à gagner à se familiariser avec l'histoire des religions, la logique du sens qui y est à l'oeuvre où il retrouverait ses propres errements.
L'analyse ne prend son sens que de l'extérieur de la langue.
Si on ne s'occupe pas de l'histoire, l'histoire s'occupe de nous. Nous
ne pouvons pas rester silencieux lorsque l'on tue en notre nom, lorsque
des discours guerriers exaltent nos vertus imaginaires et diabolisent l'ennemi.
Pas n'importe quelle politique permet la psychanalyse comme le communisme
l'a démontré, ce n'est pas prêter éternellement
au capitalisme une confiance aveugle.
Le point de fuite où l'endroit et l'envers se rejoignent
tout à fait se situe dans l'acte qui fonde le réel du sujet.
L'analyse retombe toujours dans la suggestion dont il faut casser sans
cesse le pacte. Dans cette dimension de l'acte l'analyste rejoint l'artiste,
le révolutionnaire, le saint. Sans cette étrange parenté
il ne reste qu'une stratégie initiatique mal assurée, une
piteuse thérapie. L'éthique, le désir et l'acte, portés
à leurs conséquences, sur la place publique, doivent l'assurer
de ses fondements, de sa dimension de vérité.
Parler implique l'inconscient, soit du savoir non reconnu mais qui n'est pas sans effets pour celui qui en est sujet. Il n'y a pas de méta-langage, de lieu tiers pour en rendre compte totalement, ni de co-naissance, mais seulement une lecture pas à pas de ce qui s'en écrit, où nous sommes partie prenante, parlêtre impliqué par le désir dans son histoire, savoir impossible du sexe, du désir de l'Autre. Tout pouvoir dément une vérité immaîtrisable qui n'appartient à personne, ni à aucune Lacannaillerie, mais dépend de chacun et disparaît derrière les effets de prestance.
Une cause infinie (Cause Toujours)
L'héritage de Freud et de Lacan nous somme d'interroger le symptôme, de prendre en charge cette exigence de vérité, d'en renouveler le tranchant. C'est à cette condition seulement que l'analyse a une chance de répondre à son devoir dans ce monde, à son action libératrice, à son écoute singulière, sans rabattre l'expérience sur un idéal normatif, une promotion sélective ni se contenter de soucis professionnels et techniques d'efficacité ou de marché. La place de la psychanalyse dans la culture contemporaine nous rend comptables de ce qui se dit et se fait en son nom, de son usurpation par les pouvoirs confortés de l'insuffisance de notre critique.
L'urgence du moment (Mouvement en acte)
L'échec répété des institutions à se préserver de la sclérose du pouvoir et de la suffisance, tout occupées à leurs reproductions, nous engage à renouveler encore la tentative d'en contrer les effets imaginaires, que le travail qui s'y poursuit ne soit pas réduit à un faire valoir ou à l'échange de bons procédés en redonnant à la parole sa fonction d'élaboration et de dialogue, de nouveauté et de coupure.
Une vérité d'expérience : La psychanalyse est une pratique du discours réel. Elle ne procède pas à une reconstruction a priori de la réalité mais doit rendre compte des faits réellement rencontrés. Le cadre de l'expérience est l'association libre où l'inconscient est mis en acte dans le transfert. Cette communauté d'expérience fonde notre rapport à la science et constitue notre responsabilité, notre lien au groupe et à la vérité qu'y s'y joue.
Parler implique l'inconscient : c'est bien là que Lacan voyait son apport essentiel. Non seulement la grammaire et la logique nous imposent leurs lois, mais les paroles nous sont imposées, nous sommes sujets, du langage comme du désir, de l'économie et du fantasme. L'inconscient Freudien, le ça, c'est le discours de l'Autre, c'est à dire non pas ce que Je sais mais ce qui se lit, ce qui s'écrit de mes actes malgré moi, le poids de ma trace, l'après coup détaché de l'intention du sujet avec la prétention d'en être la vérité, significations que le sujet doit affronter (là où c'était je dois advenir), corriger, contredire mais qu'il refoule, dément, rejette au nom du père, des identifications, d'une jouissance idéale aussi nécessaire qu'impossible. Mais ce savoir non reconnu n'est pas sans effets pour celui qui en est sujet : inhibition, symptôme, angoisse. Il y a pourtant du refoulé, toujours. Il n'y a pas d'élus, de sages, de maîtrise, de normalité car il n'y a pas de méta-langage, de méthode ou de calcul pour s'affranchir de la loi de la parole, devenir cause de soi délivré du désir : nous parlons donc nous sommes sujets. Pas de lieu tiers pour en rendre compte totalement, ni de co-naissance. L'espoir d'épouser la cause suffisamment, de s'y abandonner sans résistances pour s'identifier à son oracle, livré à la pure intuition, sans pensées, cela aussi doit être dénoncé comme pur imaginaire. Il y a séparation réelle de l'énoncé à l'énonciation, le savoir se constitue comme pour tout vivant par la rencontre du réel, il n'est pas donné au départ dans une unité mystique mais progresse dans l'erreur et l'invention, après coup, marge de liberté qui nous rend coupables et fait le poids de notre dignité. Le savoir, le discours constitué, ne peut prétendre à une révélation dernière du sens, une signification du sujet, mais seulement une lecture pas à pas de ce qui s'en écrit, où nous sommes partie prenante, parlêtre impliqué par le désir dans son histoire. Notre position de sujet, pris dans le langage, modeste apprenti du temps qui passe, manque à être aspiré par les failles du sens au même titre que chacun, en situation déjà, nous rend responsables de nos actes comme de notre passivité, sans pouvoir se réfugier dans la neutralité du spectateur quand il faut décider du sort. Témoin d'une position si singulière, témoin irremplaçable pourtant dans notre aventure commune. Nous ne sommes rien que ce dur désir de durer qui défaille et persiste, fraye hâtivement la voie au milieu de la foule, étonnés de notre propre histoire qui nous interroge sans cesse : Le temps accuse le trait voilà pourquoi il faut y répondre. Savoir impossible du sexe, du désir de l'Autre : Le sujet veut savoir ce qu'il est pour l'Autre, question de l'origine, du père, de la jouissance, du nom qui imprime sa marque, de la dette contractée à son insu, nostalgie de l'être perdu du fait du sexe, du rapport qu'il n'y a pas, de la sexion signifiante, dépendance absolue du sujet, sans recours contre laquelle il va ériger vainement des fétiches pour en apprivoiser la sauvagerie. Tout pouvoir dément une vérité immaîtrisable qui n'appartient à personne. Le pouvoir sait, à ce qu'il dit, d'être un pouvoir établi, un lieu public livré au privé, un emblème prestigieux de l'universel, signifiant de la jouissance. Un pouvoir ne refoule pas, il dissimule, il ment pris dans une stratégie de conquête ou de défense, car le pouvoir se prouve en se reproduisant et en produisant de l'idéal, de la norme, du sens, du même. L'inconscient est ce qui échappe justement à toute prise autoritaire et nous ramène tous au même rang: comme la tempête traite, universellement. La science comme la vérité, ne se décrète pas. Or, il ne suffit pas de considérer comme acquis le poids du père, de l'idéalisation et du symptôme et en être quitte pour autant, l'inconscient ne se soumet à aucune ruse ni à aucune Lacannaillerie. Nous devons témoigner de notre responsabilité, que la vérité n'est pas la possession de quelques uns mais dépend de chacun et disparaît derrière les effets de prestance.
L'expérience de l'analyse n'a pas qu'un effet de savoir mais suscite un désir, une cause infinie, une éthique tenace de lucidité. Le savoir de la cause nous pousse à causer, occuper notre place sans relâche, en toute connaissance de cause, réduit au bavardage mais pas sans effets: cause toujours, intervention dans le discours, le lien social, porteur d'une peste visant à le subvertir pour la dignité de chacun. L'expérience, bien sûr, ne suffit pas à parler pour nous mais motive au contraire notre engagement, notre désir, notre devoir pour sauver la vérité qui nous y attache des prétentions illusoires et avilissantes. Sans ce désir qui nous regroupe que pourrions nous défendre sinon de quelconques intérêts professionnels.
L'héritage de Freud et de Lacan nous somme d'interroger le symptôme, de prendre en charge cette exigence de vérité, d'en renouveler le tranchant. Ni Freud, ni Lacan ne sont de bons savants consciencieux et froids mais au contraire des consciences décidées, acharnées, obstinées, habitées d'une passion logique, d'un amour de la vérité qui ne s'embarrasse ni de convenances mondaines, ni de bénéfices secondaires et ne recule pas à penser contre soi même. L'un comme l'autre conscients de leurs limites insupportables, appelant la critique, prêts à abandonner la solitude de la pensée pour un pas de plus. Qu'avec retard nous puissions mesurer l'acquis, c'est alors seulement que nous pouvons y apporter notre critique d'un effort devenu inutile. Quel meilleur hommage que celui de notre contradiction quand elle prolonge l'effort de nos maîtres bien loin de les trahir et sans ce respect gluant d'une fidélité sournoise et outrée. Il y faut de la fureur comme dit Lacan, de la honte. Nous sommes responsables du symptôme qui est l'envers de nos limites, de nos lâchetés, de nos mensonges et nous le payons aussitôt en tranches d'être, en pertes de connaissance, en livre de chair. Nous héritons de tout à la fois du désir et de la faute. Le tranchant de la vérité s'émousse dès qu'énoncée, classée, éliminée et le symptôme en marque l'absence qui nous convoque impérieusement. C'est à cette condition seulement que l'analyse a une chance de répondre à son devoir dans ce monde, à son action libératrice, à son écoute singulière. Cette attention extrême à ce qui se dit réellement, aux trébuchements du sens, aux actes manqués, donne chance à une parole de se faire entendre, intervention dans l'universel de la science au nom de la singularité du sujet. Unique chance sans doute de sauver cette singularité du machinisme utilitariste en donnant tout son sens à ses actes. L'analyse doit dénoncer les illusions qui retiennent le sujet et l'égarent, elle dit ce qu'il n'y a pas : le roi est nu, pas de rapport sexuel, pas de bien suprême. C'est un savoir négatif, savoir du non, à l'écoute de ce qui se dit. Aucun savoir ne peut recouvrir cette singularité qui n'a pas dit son dernier mot et surprend le sommeil de la raison. La pente ne change pas du dire au dit, figé, vidé de sa substance et dès que prononcée la dés-illusion instituée va rabattre l'expérience sur un idéal normatif, une promotion sélective, une position gagnée, privilégiée, garantie, valorisante qui ne garde plus que la parure. Ceux qui se refusent à ces extrémités revendiquent leur absence de pensée pour se contenter de soucis professionnels et techniques d'efficacité ou de marché. C'est l'alibi technicien supposant une valeur sociale incritiquée qui recouvre en fait la fascination du confort et de la richesse, rejoignant les stéréotypes du cadre moyen dépossédé de ses loisirs même, soumis corps et âme à l'économie concurrentielle. L'utilité sociale de l'analyse n'est pourtant pas si certaine qu'on puisse s'y reposer, bien d'autres techniques peuvent s'avérer plus efficaces à cet égard. Par contre, de par son lien à la vérité, la place de la psychanalyse dans la culture contemporaine nous rend comptable de ce qui se dit et se fait en son nom. L'analyse est partout, dans la publicité, les écoles de commerce, les ministères de la famille, de la justice, les politiques et les journaux. Elle justifie de vieux préjugés, motive la répression sexuelle et fournit des alibis au discours normatif sur la drogue et les déviances sociales. Pour tous, l'expérience a valeur d'exemple mais les conclusions qui en sont tirées ne sont jamais innocentes et nous prennent à témoin. Si nous nous taisons qui parlera? nous sommes coupables de son usurpation par les pouvoirs confortés de l'insuffisance de notre critique. Notre action théorique est essentiellement éthique et politique, notre amour de la vérité est la subversion de toute prétention insupportable.
Il y a toujours urgence et l'urgence du moment est d'une nouvelle fondation. Après l'expérience qui nous enseigne, le désir qu'elle suscite, il y a l'acte qui tranche et nous re-groupe, le mouvement en acte qui répond aux conditions présentes et donne sens à une nouvelle institution, au passé qu'elle renie.
L'échec répété des institutions à se préserver de la sclérose du pouvoir et de la suffisance, tout occupées à leurs reproductions, nous engage à renouveler encore la tentative d'en contrer les effets imaginaires. Aucune astuce ne semble protéger des effets immuables de la psychologie de groupe, de sa contagion identificatoire, de son conformisme stérilisant. Toute structure cherche d'abord à se reproduire indépendamment de sa fonction. C'est pourtant un effort renouvelé qu'il nous faut tenter en construisant une utopie débarrassée de tentations honorifiques ou dominatrices. Utopie dérisoire et vouée à l'échec si elle ne visait pas autre chose : que le travail qui s'y poursuit ne soit pas réduit à un faire valoir ou à l'échange de bons procédés, pratique générale et bien compréhensible où le devoir de charité se confond avec le retour d'ascenseur et les bonnes manières singeant l'appartenance au même monde, reléguant le débat, la confrontation logique à la simple distraction sans conséquences, à la performance intimidante ou à l'imitation convaincue. Autre chose est de se risquer à la question en redonnant à la parole sa fonction d'élaboration et de dialogue, de nouveauté et de coupure. A ce jeu, il n'y a pas à supposer de savoir, c'est à chacun de montrer ce qu'il peut faire.
- C'est une méthode de traitement des névroses si elle préserve la vérité du symptôme et non si elle prétendait guérir de l'impossible ou pacifier le sujet, l'adapter au bonheur. C'est bien plutôt la nécessité de reconstruire ses identifications, ses repères, sa responsabilité et par sa formulation, du privé au public de la science, questionner l'universel de notre expérience singulière.
- C'est une méthode d'accès à l'inconscient, incontestablement sa réussite, mais pas tout à fait comme on se l'imagine : on peut y apprendre à répondre de soi mais pas du tout si on entretient l'espoir que ce serait, à refaire toute l'histoire, y rencontrer sa vraie vérité, savoir et s'y soumettre. On ne rencontre pas sa vérité, la vérité est dans la rencontre. Il ne s'agit pas tant de ce qu'on est (pour qui?) mais de faire face. Ce n'est pas tant l'ignorance qui nous ravage mais des savoirs déplacés, en trop, théories infantiles dont il faut souvent rejouer le drame originel pour seulement apercevoir la question trop hâtivement résolue. Ce n'est pas un rite de passage, de purification, ça l'est mais ça ne doit pas l'être. C'est un apprentissage sans fin et qui ne devrait pas durer trop longtemps. Ce n'est pas compléter sa propre histoire mais plutôt analyser cette demande pour ne plus être, en fin de compte, qu'analyse des raisons de l'analyse en l'expulsant de sa place, passage à l'acte.
- C'est une théorie de l'appareil psychique enfin mais qui engage celui qui la formule et s'y représente, au coeur des affrontements du temps, du destin de la science, d'une vérité limitée par son énonciation, ne pouvant se réduire à quelques recettes, quelques mythes de laboratoire ni à aucun progrès irréversible. C'est une prise de parti sur la cause du désir qui implique l'engagement de la responsabilité du sujet et une causalité déconnectée de tout biologisme, réduit à se plier au symptôme. C'est l'introduction de la vérité du sujet dans la science, incompatible avec toute indifférence en matière de politique mais constituant la solidarité du discours (et en premier celui de la science justement) sur cette universelle singularité. Freud ne le savait pas, il croyait à un savoir objectif, à la neurologie d'abord ne l'abandonnant qu'à regrets mais s'appuyant ensuite sur le Darwinisme, il croyait renouer avec le biologique par le biais de l'instinct divisant le réel en production de marchandises d'un côté sensées se réduire à l'instinct de conservation de l'individu (la faim!) et la reproduction de l'autre sensée provenir de l'instinct sexuel de conservation de l'espèce. Freud (comme Schopenhaeur) a toujours refusé d'envisager qu'il y ait dans le langage, les idées, un monde d'un autre ordre que le monde biologique, n'observant même pas de changement de niveau entre les deux domaines mis simplement en continuité.
Ce que Freud découvre, Lacan le fonde. Freud fait le compte
rendu de l'expérience qu'il a initiée, ses hypothèses
se veulent d'abord descriptives, soucieuses des faits qu'il rencontre.
Lacan prétend en établir la logique en prenant parti, décisif,
sur les points les plus centraux de la théorie en particulier la
sexualité. L'instinctuel semblait, donc, prendre le relais de la
causalité neurologique comme lien au biologique et le joyeux scandale
du sexe était brandi en défi aux prétentions de l'esprit,
rendu crânement au simple épiphénomène bien
qu'on ne le quitte pas d'un pas pour que s'en élabore la réfutation
(si l'inconscient ne connaît pas le principe de contradiction, c'est
qu'il parle à plusieurs voix et au contraire du rêve une théorie
même stupide et contradictoire ne se fonde qu'en logique). Lacan
pourtant donne le sens de la découverte freudienne, sa logique (la
signification du phallus: la castration comme transgression, interdit de
la jouissance) réduisant le sexuel au ratage du non rapport , il
nous faut donner sens à la rupture qu'il opère, au parti
pris et à ce qu'il engage malgré lui. Le renversement du
biologisme, sous la bannière de la linguistique (par cette simple
remarque "révolutionnaire" qu'il ne s'agit dans l'analyse que de
paroles!), s'y est produit après une guerre pitoyable menée
au nom du biologique de la race. La mise en cause impliquait d'évidence
tout le discours de la science à l'âge atomique, de la physique
quantique à la médecine, la position du sujet de la science
face à ses productions. On peut prétendre qu'il ne s'agissait
pas de ces causes sociales ou métaphysiques (réflexives plutôt,
après coup), qu'il n'y avait là rien d'autre qu'une élaboration
scientifique guidée par son objet, qu'il ne faut surtout pas se
risquer à penser (et surtout pas à partir de l'ignorance
elle-même) mais se plier sans rien dire aux injonctions des gènes
(Ordonne führer, nous t'obéirons!). Après le premier
geste de découragement et de dégoût devant les massacres
insensés de ce siècle, qui vaut pour le millénaire,
il se pourrait que se fasse jour une exigence nouvelle, celle de ne plus
être complice du pouvoir au nom de la science, avec cette terrible
expérience que la neutralité scientifique ne suffit pas du
tout mais participe de l'ignoble, il faut y prendre parti quand elle nous
implique, il y a la limite. Prenant en charge ce sujet de la science, la
psychanalyse, ou sa version surréaliste, ne semble pas vraiment
avoir desservi les nazis ; au contraire par la promotion de l'inconscient
et des mythes sexuels elle participait vaguement à l'entreprise
d'obscurantisme et de décervelage méthodiquement appliquée.
Nous devons y être plus vigilant, plus incisif, plus ferme. Aujourd'hui
qu'on nous ressert des biologismes plus ou moins "socio", il convient de
tirer au clair la confusion sexuelle qui s'étale partout.
On s'émerveille à trouver chez les têtards même
quelque signe altruiste, découvrant tout à coup, mystère
égal à celui de la gravitation, que la vie n'est pas seulement
la lutte pour sa propre survie, pour la reproduction de soi. C'est pourtant
que le soi du têtard manque, à ce niveau d'être singulier
où nous le situons. Un corps, surtout sexué, n'existe pas
que pour soi, il se reproduit. Dès que la reproduction implique
la différence sexuelle, il devient bien clair que ce n'est pas l'individu
qui se reproduit, ni l'un, ni l'autre, mais l'espèce. Le seul critère
non idéologique de l'espèce est la reproduction. La sexualité
implique bien évidemment que l'être ne coïncide pas avec
l'individu mais se situe hors de lui dans une unité qui le dépasse,
celle de l'espèce (l'inné), comme l'apprentissage ou la perception,
sur un autre plan, ouvrent le sujet au monde, en lui et pourtant hors de
lui, hors de la causalité neurologique. La primauté supposée
du perceptum ne peut effacer l'évidence qu'il s'agit de prévoir
le réel au-delà de son immédiateté et d'en
intégrer les lois pour y répondre efficacement, intérioriser
l'extérieur (le souci du monde). Il y a à la fois séparation
et unité indissoluble de la vie et de son milieu. La nécessité
qui s'exprime dans la reproduction sexuée, nécessité
d'adaptabilité aveugle, de sélections imprévisibles
imposées au long de sa formation, est une condition suffisante pour
en fonder l'existence, condition à laquelle il faut bien sûr
absolument satisfaire, pression du milieu extérieur, son reflet.
La membrane de la cellule n'isole pas seulement l'intériorité
en retranchant son unité vivante de l'immédiateté
du réel, elle assure aussi bien la régulation de l'échange
avec le milieu dont elle procède, il n'y a pas l'Un sans l'Autre,
le rapport à l'Autre, l'inconnaissable comme tel, ne peut se réduire
à moins qu'au couple stimulus-réponse. La sexualité
biologique est bien plus encore ouverture à l'Autre, incomplétude
de l'Un, c'est la stratégie impliquée par le réel
de la vie, sa diversité, ses hasards, confrontation de l'un (reproductible)
à l'Autre absolu, au réel imprévisible d'un milieu
en évolution : il faut s'attendre à tout et tant que tout
n'est pas arrivé, on ne peut savoir ce qu'il en reste. L'homme,
universel déjà en ce qu'il adapte le milieu plutôt
que de s'y adapter, y garde le privilège d'une sexualité
constante, ontologique quand l'animal n'en connaît d'ordinaire que
la saison, la fondation d'une relation durable sur le sexe a pu favoriser
l'apparition du langage en allongeant l'éducation et en offrant
support à l'identification de l'Autre au sexe, à moins que
ce ne soit qu'effet du langage d'en exacerber l'insistance.
On ne peut s'arrêter à la reproduction de l'espèce
puisque l'espèce, elle-même, se définit de sa variabilité
sexuelle. Ce qui se reproduit, en fin de compte, ce n'est que la vie elle-même,
c'est-à-dire la reproduction dont le concept est inséparable
du langage qui le conçoit et informe le réel des phénomènes
dont il parle. Il n'y a pas de métalangage, on ne peut penser hors
d'un langage. L'existence de stabilités structurelles, décrites
par la théorie des catastrophes comme systèmes de régulation,
prégnances, attracteurs, dépend d'une saisie formelle, c'est-à-dire
extérieure du réel en cause. Il ne semble pas possible, depuis
la théorie quantique, d'accéder à un autre mode de
connaissance du réel que statistique. C'est-à-dire qu'on
a affaire à une élaboration de savoir, une structure formelle
établie à partir d'une expérience du réel,
pas à pas et après coup des hésitations du sujet mais
dans la dépendance de son regard, réponse, effet en retour
de son intervention. Impossible de s'abstraire du sujet de l'énonciation
dans l'objet de l'énoncé. Ce qui apparaît du phénomène
n'est pas transparence du réel mais constitution de la réalité
dans un langage, confronté à l'expérience historique,
à la mémoire, la réflexion, la trace, l'écriture.
La synchronie est un coup de force prématuré et délirant
sur l'opacité d'un devenir qui ne s'inscrit comme histoire diachronique
qu'à s'inscrire d'abord dans cette autre dimension temporelle, celle
d'un langage. On n'a jamais affaire au langage comme tel, mais à
un langage particulier qui nous détermine de sa finitude même.
N'étant qu'un langage parmi d'autres, il exprime une structure plus
large dont la vie participe pleinement puisque le langage permet d'accéder
à la vérité du biologique, de la reproduction, mais
en se détachant de ses déterminations naturelles (la liberté
ou la mort). Ce n'est plus la même dimension de l'être, celle
de l'universel, de l'utopie, où la sexualité est plus essentiellement
(non)rapport de l'Un à l'Autre, de l'homme et d'une femme, de la
demande et de la réponse, de l'identité et de la reconnaissance,
de l'amour et de la loi, de la rencontre et du contrat.
Pour que le langage existe, qu'il s'incarne, il faut des corps.
Pour que les corps durent, ils se reproduisent et reproduisent le langage.
Mais l'un et l'autre ne se nouent pas naturellement l'Un à l'Autre,
l'être effectif du corps ne se noue à l'Un du langage que
par la réflexion, par son image extérieure, pour l'Autre.
L'urgence du corps, l'imaginaire, est ce qui arrête la question du
sens de ce qu'on est pour l'Autre, renvoyé de question en question.
Le corps est le lieu du sujet, le support de sa supposition, en situation.
Le rêve ou le fantasme relèvent de la mise en scène
des corps. C'est là que la signification du phallus se met en scène
dans le mythe oedipien où le désir partage les rôles
pour parer à la certitude imaginaire de son objet. La sexualité
(universelle) ne s'y distingue pas de l'amour (singulier) par la théâtralité
des acteurs, au contraire il s'agit plus encore de représentation,
puisqu'elle s'y accentue par la figuration corporelle du désir de
l'autre qui prend appui sur la réciprocité des deux sexes
dans le malentendu, l'abandon des corps dans une confiance interdite, sans
mots ou presque mais au nom de l'amour toujours alors qu'il ne s'agit jamais
que d'y bien tenir son rôle, d'y être crédible et d'y
croire, le désir devenu désirable (à la fois désir
immédiat, inconditionnel, pour soi et désir pour l'autre,
réponse à son désir, oblativité!) ce qui n'est
pas pour faciliter d'y satisfaire à cette double contrainte si l'interdit
n'en simplifiait l'accès en lui substituant une barrière
fictive. Qu'en faire? C'est du ratage du sens (signification du désir)
que l'imaginaire du sexe s'impose au corps réel, séparation
ou réparation narcissique (négation de la négation,
transgression) il est du registre du sacré, de la représentation
symbolique d'une réponse qui reste hors d'atteinte et n'en résout
pas la contradiction mais la rejoue au mieux comme comédie qui n'est
jamais sans suite pourtant mais décide de l'avenir car il n'y a
pas d'autre lieu que le lieu. Le biologique n'y a place que d'y satisfaire
à la reproduction suffisamment pour que la contrainte s'y épuise
tout à fait jusqu'à nouvel ordre, nous avons d'autres soucis.
Pour le reste, l'utilisation de l'énergie sexuelle et du plaisir
d'organe supposés au biologique ne s'y fait déjà qu'en
les détournant de leur destination première. La sexualité
de l'être parlant prend le corps comme objet, pour l'Autre.
Quant à l'autre biologisme, celui du cerveau qui voudrait
réduire tout sens à la chimie alors qu'elle ne peut faire
plus que le parasiter, en tempérer ou troubler les effets, il dénie
l'appareil langagier qui permet d'y opérer et, s'il peut rendre
compte du fonctionnement de l'ordinateur biologique, il ne peut appréhender
son contenu, sa programmation, sa grammaire, les règles acquises
du langage, d'un ordre extérieur qui le traverse, le dépasse,
le détermine et s'impose à lui par apprentissage. Les questions
qui travaillent le discours social ne se traitent pas chimiquement mais
selon leur logique propre. D'un autre côté, l'utilisation
de la chimie du cerveau dans le détachement du corps, des identifications,
de la maîtrise, du milieu enfin, représente, comme la sexualité,
un retour du sens sur le biologique où ce n'est plus l'effectivité
de la reproduction des corps qui s'incarne dans le discours mais la liberté
de l'Un, reproduction de l'esprit comme liberté, négativité
qui joue de sa substance pensante qu'il dénature, pari sur l'universel,
discours de l'Autre (moi=non moi). Dans la drogue, ce n'est pas l'image
du corps qui compte vraiment, mais la suggestion inactuelle des sens, la
surprise ou l'excuse qui libère la parole de la nécessité
d'en rendre compte, ouverture à un autre discours en même
temps qu'excitation du corps. Acte de liberté de l'esprit qui traite
du corps sans ménagements (sans quoi pas de contrat qui vaille).
C'est une fuite aussi, un refuge qui isole des sens devant l'agression
d'un réel insupportable, objection de conscience à une responsabilité
impossible. C'est un outil, une arme ou un masque, et attaché à
un peuple plus que sa religion (on tue encore en son nom, l'hérésie
coûte cher). Vin de la fraternité sans quoi rien ne serait
possible, il faut s'abaisser pour se savoir frères (il est des
nôtres!). Rien à voir, donc, avec un quelconque rétablissement
de l'équilibre, un nirvana biologique : c'est le discours qui s'alimente
d'une séparation du corps et se mesure à ses dérèglements,
conséquence de la constitution du sujet en pur effet de sens : Je
est un Autre.
"L’on a plus de peine, dans les partis, à vivre avec ceux qui en sont qu’à agir contre ceux qu’y sont opposés."
Cardinal de Retz, Mémoires.
"Un parti se prouve comme le parti vainqueur seulement parce qu’il se scinde à son tour en deux partis. En effet, il montre par là qu’il possède en lui-même le principe qu’il combattait auparavant et a supprimé l’unilatéralité avec laquelle il entrait d’abord en scène. L’intérêt qui se morcelait en premier lieu entre lui et l’autre s’adresse maintenant entièrement à lui, et oublie l’autre, puisque cet intérêt trouve en lui seul l’opposition qui l’absorbait. Cependant en même temps l’opposition a été élevée dans l’élément supérieur victorieux et s’y présente sous une forme clarifiée. De cette façon, le schisme naissant dans un parti, qui semble une infortune, manifeste plutôt sa fortune. "
Hegel, Phénoménologie de L’Esprit.
"Celui qui n’a pas clairement conscience de ses objectifs ne sait pas riposter à l’ennemi."
