La science de la vérité
(Lacan, la Psychanalyse)
  


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Lacan Analyse et liberté L'espace public Pré-ambule La signifiance du sexe La véritable scission

L’inconscient est un concept forgé sur la trace de ce qui opère pour constituer le sujet.

L’inconscient n’est pas une espèce définissant dans la réalité psychique le cercle de ce qui n’a pas l’attribut (ou la vertu) de la conscience. 830

Pour la science, le cogito marque au contraire la rupture avec toute assurance conditionnée dans l’intuition. 831
Si j’ai dit que l’inconscient est le discours de l’Autre avec un grand A, c’est pour indiquer l’au-delà où se noue la reconnaissance du désir au désir de reconnaissance.
Autrement dit cet autre est l’Autre qu’invoque même mon mensonge pour garant de la vérité dans laquelle il subsiste.
A quoi s’observe que c’est avec l’apparition du langage qu’émerge la dimension de la vérité. 524
Le sujet, le sujet cartésien, est le présupposé de l’inconscient, nous l’avons démontré en son lieu.
L’Autre est la dimension exigée de ce que la parole s’affirme en vérité.
L’inconscient est entre eux leur coupure en acte. (La rétroaction du signifiant en son efficace.) 839
Quoi qu’il en soit, notre double référence au sujet absolu de Hegel et au sujet aboli de la science donne l’éclairage nécessaire à formuler à sa vraie mesure le dramatisme de Freud : rentrée de la vérité dans le champ de la science, du même pas où elle s’impose dans le champ de sa praxis : refoulée, elle y fait retour. p799

Dire que le sujet sur quoi nous opérons en psychanalyse ne peut être que le sujet de la science peut passer pour paradoxe [..] De notre position de sujet, nous sommes toujours responsables [..] L’erreur de bonne foi est de toute la plus impardonnable.

La position du psychanalyste ne laisse pas d’échappatoire puisqu’elle exclut la tendresse de la belle âme. 858-859

Oui ou non, ce que vous faites, a-t-il le sens d’affirmer que la vérité de la souffrance névrotique, c’est d’avoir la vérité comme cause? 870
Seule la psychanalyse est en mesure d’imposer à la pensée cette primauté en démontrant que le signifiant se passe de toute cogitation, fût-ce des moins réflexives, pour effectuer des regroupements non douteux dans les significations qui asservissent le sujet, bien plus : pour se manifester en lui par cette intrusion aliénante dont la notion de symptôme en analyse prend un sens émergent : le sens du signifiant qui connote la relation du sujet au signifiant.
Aussi bien dirions-nous que la découverte de Freud est cette vérité que la vérité ne perd jamais ses droits. 467
Le sujet donc, on ne lui parle pas. Ça parle de lui, et c’est là qu’il s’appréhende, et ce d’autant plus forcément qu’avant que du seul fait que ça s’adresse à lui, il disparaisse comme sujet sous le signifiant qu’il devient [identification], il n’était absolument rien. 835
On comprendra dès lors que notre usage de la phénoménologie de Hegel ne comportait aucune allégeance au système, mais prêchait d’exemple à contrer les évidences de l’identification. 837
Prêter ma voix à supporter ces mots intolérables "Moi, la vérité, je parle..." passe l’allégorie. Cela veut dire tout simplement tout ce qu’il y a à dire de la vérité, de la seule, à savoir qu’il n’y a pas de métalangage (affirmation faite pour situer tout le logico-positivisme), que nul langage ne saurait dire le vrai sur le vrai, puisque la vérité se fonde de ce qu’elle parle, et qu’elle n’a pas d’autre moyen pour ce faire.
C’est même pourquoi l’inconscient qui le dit, le vrai sur le vrai, est structuré comme un langage, et pourquoi, moi, quand j’enseigne cela, je dis le vrai sur Freud qui a su laisser, sous le nom d’inconscient, la vérité parler.
Ce manque du vrai sur le vrai, qui nécessite toutes les chutes que constitue le métalangage en ce qu’il a de faux-semblant, et de logique, c’est là proprement la place de l’Uverdrängung, du refoulement originaire attirant à lui tous les autres. 867-868
Le manque dont il s’agit est bien ce que nous avons déjà formulé : qu’il n’y ait pas d’Autre de l’Autre. 818
Ce signifiant sera donc le signifiant pour quoi tous les autres signifiants représentent le sujet. 819
Le désir est ce qui se manifeste dans l’intervalle que creuse la demande en deçà d’elle-même, pour autant que le sujet en articulant la chaîne signifiante, amène au jour le manque à être avec l’appel d’en recevoir le complément de l’Autre, si l’Autre, lieu de la parole, est aussi le lieu de ce manque.
Ce qui est ainsi donné à l’Autre de combler et qui est proprement ce qu’il n’a pas, puisque à lui aussi l’être manque, est ce qui s’appelle l’amour, mais c’est aussi la haine et l’ignorance. 627
Si le désir est la métonymie du manque à être, le Moi est la métonymie du désir. 640
C’est cette image qui se fixe, moi idéal, du point où le sujet s’arrête comme idéal du moi. Le moi est dès lors fonction de maîtrise, jeu de prestance, rivalité constituée. 809
Dans la folie, quelle qu’en soit la nature, il nous faut reconnaître, d’une part, la liberté négative d’une parole qui a renoncé à se faire reconnaître, soit ce que nous appelons obstacle au transfert, et, d’autre part, la formation singulière d’un délire qui, - fabulatoire, fantastique ou cosmologique -, interprétatif, revendicateur ou idéaliste -, objective le sujet dans un discours sans dialectique. 280
Dans la religion, la mise en jeu précédente, celle de la vérité comme cause, par le sujet, le sujet religieux s’entend, est prise dans une opération complètement différente. L’analyse à partir du sujet de la science conduit nécessairement à y faire apparaître les mécanismes que nous connaissons de la névrose obsessionnelle. Freud les a aperçus dans une fulgurance qui leur donne une portée dépassant toute critique traditionnelle. Prétendre y calibrer la religion, ne saurait être inadéquat.
Si l’on peut partir de remarques comme celle-ci : que la fonction qu’y joue la révélation se traduit comme une dénégation de la vérité comme cause, à savoir qu’elle dénie ce qui fonde le sujet à s’y tenir pour partie prenante, - alors il y a peu de chance de donner à ce qu’on appelle l’histoire des religions des limites quelconques, c’est-à-dire quelque rigueur.
Disons que le religieux laisse à Dieu la charge de la cause, mais qu’il coupe là son propre accès à la vérité. Aussi est-il amené à remettre à Dieu la cause de son désir, ce qui est proprement l’objet du sacrifice. Sa demande est soumise au désir supposé d’un Dieu qu’il faut dès lors séduire. Le jeu de l’amour entre par là.
Le religieux installe ainsi la vérité en un statut de culpabilité. Il en résulte une méfiance à l’endroit du savoir, d’autant plus sensible dans les Pères de l’Eglise, qu’ils se démontrent plus dominants en matière de raison.
La vérité y est renvoyée à des fins qu’on appelle eschatologiques, c’est-à-dire qu’elle n’apparaît que comme cause finale, au sens où elle est reportée à un jugement de fin du monde.
D’où le relent d’obscurantisme qui s’en reporte sur tout usage scientifique de la finalité.
J’ai marqué au passage combien nous avons à apprendre sur la structure de la relation du sujet à la vérité comme cause dans la littérature des Pères, voire dans les premières décisions conciliaires. Le rationalisme qui organise la pensée théologique n’est nullement, comme la platitude se l’imagine, affaire de fantaisie.
S’il y a fantasme, c’est au sens le plus rigoureux d’institution d’un réel qui couvre la vérité. 872-873
Pour ce qui est de la science [..] je l’aborderai par la remarque étrange que la fécondité prodigieuse de notre science est à interroger dans sa relation à cet aspect dont la science se soutiendrait : que la vérité comme cause, elle n’en voudrait-rien-savoir.
On reconnaît là la formule que je donne de la Verwerfung ou forclusion, - laquelle viendrait ici s’adjoindre en une série fermée à la Verdrängung, refoulement, à la Verneinung, dénégation, dont vous avez reconnu au passage la fonction dans la magie et la religion. 874
Certes me faudra-t-il indiquer que l’incidence de la vérité comme cause dans la science est à reconnaître sous l’aspect de la cause formelle. 875
Ai-je besoin de dire que dans la science, à l’opposé de la magie et de la religion, le savoir se communique?
Mais il faut insister que ce n’est pas seulement parce que c’est l’usage, mais que la forme logique donnée à ce savoir inclut le mode de communication comme suturant le sujet qu’il implique. 876
Une physique est concevable qui rende compte de tout au monde, y compris de sa part animée. Un sujet ne s’y impose que de ce qu’il y ait dans ce monde des signifiants qui ne veulent rien dire et qui sont à déchiffrer. 840
Il n’y a pas de science de l’homme, ce qu’il nous faut entendre au même ton qu’il n’y a pas de petites économies. Il n’y a pas de science de l’homme, parce que l’homme de la science n’existe pas, mais seulement son sujet.
On sait ma répugnance de toujours pour l’appellation de sciences humaines, qui me semble être l’appel même de la servitude. 859
La dénégation inhérente à la psychologie en cet endroit serait, à suivre Hegel, plutôt à porter au compte de la Loi du coeur et du délire de présomption [..]
La psychologie est véhicule d’idéaux : la psyché n’y représente plus que le parrainage qui la fait qualifier d’académique. L’idéal est serf de la société.
Un certain progrès de la nôtre illustre la chose, quand la psychologie ne fournit pas seulement aux voies, mais défère aux voeux de l’étude de marché. 832
La psychanalyse alors y subvient à fournir une astrologie plus décente que celle à quoi notre société continue de sacrifier en sourdine. 833
La pulsion, telle qu’elle est construite par Freud, à partir de l’expérience de l’inconscient, interdit à la pensée psychologisante ce recours à l’instinct où elle masque son ignorance par la supposition d’une morale dans la nature.
La pulsion, on ne le rappellera jamais assez à l’obstination du psychologue qui, dans son ensemble et per se, est au service de l’exploitation technocratique, la pulsion freudienne n’a rien à faire avec l’instinct (aucune des expressions de Freud ne permet la confusion).
La Libido n’est pas l’instinct sexuel. Sa réduction, à la limite, au désir mâle, indiquée par Freud, suffirait à nous en avertir. 851
Qu’on nous laisse rire si l’on impute à ces propos de détourner le sens de l’oeuvre de Freud des assises biologiques qu’il lui eût souhaitées vers les références culturelles dont elle est parcourue. 321
Mais Freud nous révèle que c’est grâce au Nom-du-Père que l’homme ne reste pas attaché au service sexuel de la mère, que l’agression contre le Père est au principe de la Loi et que la Loi est au service du désir qu’elle institue par l’interdiction de l’inceste.
Car l’inconscient montre que le désir est accroché à l’interdit, que la crise de l’Oedipe est déterminante pour la maturation sexuelle elle-même.
Le psychologue a aussitôt détourné cette découverte à contre-sens pour en tirer une morale de la gratification maternelle, une psychothérapie qui infantilise l’adulte, sans que l’enfant en soit mieux reconnu. 852
On ne saurait ici que remarquer qu’à ce libertin près qu’était le grand comique du siècle du génie, on n’y a pas, non plus qu’au siècle des lumières, attenté au privilège du médecin, non moins religieux pourtant que d’autres.
L’analyste peut-il s’abriter de cette antique investiture, quand laïcisée, elle va à la socialisation qui ne pourra éviter ni l’eugénisme, ni la ségrégation politique de l’anomalie? 854
Car, nous l’avons dit sans entrer dans le ressort du transfert, c’est le désir de l’analyste qui au dernier terme opère dans la psychanalyse. 854
Les psychanalystes font partie du concept de l’inconscient, puisqu’ils en constituent l’adresse. 834
Qu’y renonce donc plutôt celui qui ne peut rejoindre à son horizon la subjectivité de son époque. Car comment pourrait-il faire de son être l’axe de tant de vies, celui qui ne saurait rien de la dialectique qui l’engage avec ces vies dans un mouvement symbolique.321
Méthode de vérité et de démystification des camouflages subjectifs, la psychanalyse manifesterait-elle une ambition démesurée à appliquer ses principes à sa propre corporation. 241
La remise en cause par Lacan du biologisme s’est voulu explicitement la promotion du rapport à l’Autre, à travers l’imaginaire du corps (schéma Z) et la dialectique du désir. Il y a pourtant une tendance constante à résorber cette dialectique (jugée trop hégélienne, difficile distanciation de Kojève) par une substantification de la vérité qui s’efface devant la "chaîne signifiante" (évoquant la substantification de l’être par Heidegger) le manque ou "l’objet a" qui, plus tard, engendrera le noeud borroméen réduisant le symptôme à une résolution individuelle, voire au "moi" qui n’est plus la métonymie du désir mais sa charpente.

Le symptôme comme fixation d’un sens, objectivation du sujet, est présenté par Lacan comme une critique et une généralisation de la prétendue "réalité psychique" chère à Freud mais cet arrêt de la dialectique temporelle, l’écriture à laquelle le sujet s’identifie, ne doit pas être confondu avec sa structure. Le souci de donner une représentation du sujet isolé (mais locale) ne peut que reconduire aux impasses de la psychologie et de l’introspection. Dès qu’on feint d’ignorer la dialectique intersubjective où se constitue toute parole, un manque insiste dans la théorie appelant des logiques non-standard dont l’incomplétude reflète l’absence de son foyer structurant.

Lacan en avait sans doute conscience, dans la répétition de ses séminaires (référée au malentendu, donc à la reconnaissance), et, en intitulant son dernier séminaire "La topologie et le temps", c’est bien l’introduction du temps qui remettait en cause le noeud lui-même dont la généralisation est impossible car infinie, voire chaotique. On ne reconstitue pas l’inter-subjectivité en juxtaposant des monades (Il faut quand même être sensé, et s’apercevoir que la névrose tient aux relations sociales. Un signifiant nouveau 17/05/77), dès lors le symptôme comme écriture renvoie à son adresse et non à l’équilibre qu’il rétablit, au "nouage" qui le fait tenir alors que le symptôme est plutôt obstacle au nouage, à sa dynamique. Au contraire, c’est bien l’acte originellement humain, l’acte fondateur qui se différencie de l’autre et introduit le temps logique dans les quatre discours : Ainsi au discours du Maître répondra l’acte de l’artiste, à la revendication Hystérique de la jouissance répondra l’acte d’amour, au discours de l’Autre (suggestion hypnotique) l’analyste répondra par son acte lorsqu’il l’ose comme le révolutionnaire introduit par sa subversion la temporalité dans l’universel.

Le moralisme dogmatique biologisant
Alexis Carrel. L’homme cet inconnu (1935/1943) p388-389
Avant que Le Pen ne se réclame de cet héritage, on peu s’étonner de l’accueil enthousiaste du public à ce livre (jusqu’à Jean Rostand !). La médecine est pourtant encore loin de traiter nos corps en citoyens libres et responsables, héritiers d’une histoire contradictoire. Séquelles des folies d’antan (comme la répression de la masturbation), la diabolisation des drogues (hors alcool!) est soutenue par le corps médical au mépris de toute vérité et de toute efficacité ce qui signe le fantasme.

La théorie freudienne est, à l’évidence, souvent plus proche du biologisme de Thom que du logicisme lacanien. La différence avec Thom se limite à prendre la sexualité comme paradigme à la place du lacet de prédation, voire à identifier prégnance et sexualité (érotisation). Ce biologisme ignorant la dimension de l’universel, imposé par le langage, ignore véritablement la dimension humaine de la vie; mais la réduction de tout phénomène à une combinatoire signifiante serait tout aussi délirante. Il convient, donc, là aussi de faire la part des corps et du langage.

Freud n’aimait pas beaucoup son dernier écrit, l’Abrégé de psychanalyse, qu’il n’était pas loin de considérer comme une preuve de son déclin mais Jones défendait cette oeuvre qui synthétisait l’idéologie psychanalytique de l’époque. Il faut, évidemment, reconnaître que l’utilisation de références biologiques a une fonction de métaphore, de modèle, permettant de transporter l’idée d’appareil au fonctionnement psychique. On ne peut réduire Freud à cette idéologie manifeste car de la fonction de la dénégation dans le détachement du contenu à l’Introduction du narcissisme, le biologisme est dépassé de toute part bien qu’il reste la référence de l’instinct de mort même. Ce qu’il avait en vue est certainement plus proche de la théorie des catastrophes avec ses attracteurs, ses prégnances, que d’une biologie moléculaire ou de la neurologie dont il était parti.

Reste cette attitude psychologisante, normalisatrice, ségrégationniste, ce discours de la suggestion et du commandement voire de la séduction et de la prière, de la régulation sociale enfin qu’autorise la position du biologiste comme producteur d’unités vivantes assignées à son projet et à son équilibre financier. Le médecin est plus paradoxal puisqu’il est dans la position de l’objet pour un autre médecin mais dans le cas du psychologue c’est carrément intenable car c’est le sujet du discours qui prétend s’objectiver lui-même (et ce faisant ne peut conclure qu’à l’impossibilité d’une objectivation "totale").

Il faut rejeter la référence biologique comme hors du champ de l’analyse, à son niveau propre. Nous n’avons affaire dans l’analyse qu’à un sujet du discours qui n’a pas renoncé à sa responsabilité, à se faire reconnaître par l’autre en affrontant la vérité de ce qu’il est. L’analysant ne doit pas se soumettre au traitement de l’analyste mais à sa propre logique, la ridicule soumission du transfert se devant d’être analysée justement afin de rendre au sujet la stratégie qu’il tente sur l’autre dans cette dialectique de la reconnaissance. Celui qui demande une analyse est celui qui ne s’y reconnaît plus, ou ne s’y retrouve plus, reconnaît qu’il n’est pas reconnaissable mais n’a pas renoncé à se faire reconnaître par les autres. La terminaison de l’analyse est non pas vraiment le "moment où la satisfaction du sujet trouve à se réaliser dans la satisfaction de chacun" (comme Lacan le formule par excès d’enthousiasme kojèvien, sans doute, dans son Discours de Rome p321. Il voulait mettre l’analyse entre "l’homme du souci et le sujet du savoir absolu") mais plutôt le moment où le sujet reprend en son nom propre le risque de la dialectique de la reconnaissance où se joue le vrai rapport à l’Autre. L’embêtant est que cette pratique génère une idéologie qui en nie le principe même : c’est l’idéologie du moi-autonome alors qu’il est question de sa responsabilité. Un moi un peu trop fort ne peut mettre sa responsabilité en cause, comme tout pouvoir, faisant retour dans la culpabilité. L’Oedipe est la référence suprême de toute normalisation alors que, ce qui n’est pas un mythe, c’est le complexe de castration.

L’éthique de la Psychanalyse est sans doute intenable, tiraillée entre sa prétention scientifique et l’engagement humain, donnant le spectacle de groupes éclatés et inconsistants, reproduisant toutes les servilités, sans retenue (ceci n’est pas un groupe) ni sanction objective (ceci n’est pas une science). Cependant, il n’y a d’Analyse qu’à se situer en ce lieu d’incertitude où un sujet dépend de l’autre, de son discours qui décide de la vérité comme du mensonge. L’éthique de ce rapport à l’autre peut nourrir la politique d’avoir affaire au même sujet, contrairement aux sciences humaines, même psychologiques, réduites à la mesure (sondages). Il s’agit bien dans la référence biologique d’une erreur de place qui identifie le sujet sur un mode paranoïaque à son idéalisation fonctionnelle, en renonçant à mettre en jeu sa reconnaissance de l’autre par le discours, ce qui définit bien le psychotique.
 


1. Analyse et Liberté
D’aucune autre idée que celle de liberté, on ne sait aussi universellement qu’elle est indéterminée, ambiguë et susceptible des plus grands malentendus et, par là même, soumise effectivement à ces malentendus, et aucune idée n’est couramment admise avec si peu de conscience. L’esprit libre étant l’esprit effectif, les malentendus à son sujet entraînent d’autant mieux les plus énormes conséquences pratiques que, dès lors que les individus et les peuples se sont une fois représenté le concept abstrait de la liberté qui est pour elle-même, rien d’autre ne possède cette puissance invincible, précisément parce qu’elle est l’essence propre de l’esprit, et comme son effectivité même. Des continents entiers, l’Afrique et l’Orient, n’ont jamais eu cette idée, et ne l’ont pas encore, les Grecs et les Romains, Platon et Aristote, même les Stoïciens ne l’ont pas eue.
Hegel Encyclopédie des sciences philosophiques en abrégé. §482 p427
La liberté n’a pas le même sens pour les Athéniens et pour Sparte qui emploient le même mot. Dans un cas, il s’agit de la liberté politique du citoyen, dans l’autre de la liberté de la cité, sa souveraineté. Hitler revendique aussi la liberté pour le peuple allemand, on peut donc considérer ce concept de liberté comme un mot vide. C’est une opinion scientifique, la supposition que le réel est rationnel et l’homme prédestiné. Tout a une cause, Dieu est tout-puissant et nous vivons dans le meilleur des mondes possibles.
a) Déterminisme et inconscient (savoir objectif et subjectif)
La psychologie d'observation énonce d'abord ses perceptions des modes universels qui se présentent à elle dans la conscience active; elle trouve alors beaucoup de facultés, d'inclinations et de passions diverses; et parce que dans l'énumération d'une telle récolte de facultés le souvenir de l'unité de la conscience de soi ne se laisse pas refouler, la psychologie doit du moins aller jusqu'à s'étonner que dans l'esprit, comme dans un sac, puissent se tenir ensemble et côte à côte tant de choses contingentes et hétérogènes les unes aux autres, et cela d'autant plus que ces choses ne se dévoilent pas comme des choses inertes et mortes, mais comme des processus inquiets et instables.
Hegel. Phénoménologie de l’esprit. Aubier Tome I p253
Dire en effet que sous cette influence cette individualité est devenue cette individualité déterminée ne signifie rien d'autre sinon dire qu'elle l'était déjà.
Hegel. Phénoménologie de l’esprit. Aubier Tome I p254
Si la psychanalyse n’était qu’une science objective, et non la science du sujet, le sujet serait réduit, en effet, à la chaîne infinie des causes, enfermé dans un ordre immuable qui s’exprime à travers lui, sans commencement ni fin. La détermination du sujet par son histoire, le roman oedipien, semble plus contraignante que la surdétermination marxiste. La liberté n’y a plus aucune espèce de sens. On peut remplacer à volonté la détermination économique par la détermination biologique ou la détermination structuraliste. "Souviens-toi, comme l’écrit Jacques-Alain Miller, que tu n’es qu’un sujet de l’inconscient ."
Il résulte des actions des hommes en général encore autre chose que ce qu’ils projettent et atteignent, que ce qu’ils savent et veulent immédiatement.
Hegel. Leçons sur la philosophie de l’histoire. Vrin p33
En bref, l’homme (vivant) est donc partout et toujours (c’est-à-dire nécessairement) plus ou moins inconscient de soi-même. Sans doute, en vivant jusqu’à quatre-vingt-dix ans (surtout s’il le fait en philosophe) l’homme serait-il beaucoup plus conscient de soi que s’il était mort en bas âge (même stoïquement). Mais ce ne sont là que des différences de degrés (d’ailleurs difficilement mesurables) : le fond reste toujours le même, en ce sens que l’homme n’est, au fond, jamais pleinement conscient (entre autres : de soi).
Kojève. Essai d’une histoire raisonnée de la philosophie païenne. Tome I p 43
Mais, justement, par leur indétermination relative, nos actes inaugurent une nouvelle série de causes (Kant). Ce n’est pas la même chose de vouloir compléter le savoir, reconstituer l’enchaînement des causes (le Dieu d’Einstein où le savoir s’égale à une négation de liberté) ou bien dénoncer ce savoir idéal comme faisant lui-même écran, dénégation, refoulement (le Dieu trompeur).
Ainsi l’esprit s’oppose à lui-même en soi ; il est pour lui-même le véritable obstacle hostile qu’il doit vaincre ; l’évolution, calme production dans la nature, constitue pour l’esprit une lutte dure, infinie contre lui-même. Ce que l’esprit veut, c’est atteindre son propre concept ; mais lui-même se le cache et dans cette aliénation de soi-même, il se sent fier et plein de joie.
De cette manière, l’évolution n’est pas simple éclosion, sans peine et sans lutte, comme celle de la vie organique, mais le travail dur et forcé sur soi-même ; de plus elle n’est pas seulement le côté formel de l’évolution en général mais la production d’une fin d’un contenu déterminé. Cette fin, nous l’avons définie dès le début ; c’est l’esprit et certes, d’après son essence, le concept de liberté.
Hegel. Leçons sur la philosophie de l’histoire. Vrin p51
Pourtant Freud n’avait pas vraiment idée de la liberté, il partageait le pessimisme d’Épicure, assimilant la civilisation à la contrainte d’instincts biologiques plutôt qu’à l’invention d’une liberté contradictoire. Dans le concret de son action il en va tout autrement et la levée du symptôme est bien assimilée à une libération, à un gain de liberté gagnée par la conscience de soi. Au contraire, Lacan s’est d’abord présenté sous le drapeau de la liberté, pour ne plus oser en parler devant les déferlements de l’époque sexo-libertaire. Il faut dire qu’un certain Existentialisme a voulu faire de la liberté un "absolu" : puisque l’existence précède l’essence, elle se choisit toute et choisit ses déterminations. Lacan a critiqué, avec une conviction hégélienne, cette conception de la liberté qui ne s’affirmait jamais mieux qu’entre les murs d’une prison. Cela ne l’a pas empêché de se déclarer libéral et confesser sa sympathie pour Sartre malgré ses critiques, combattant d’un autre bord l’objectivation des sciences humaines.
b) La liberté réelle
A titre de vouloir, l'esprit se comporte sur un mode pratique. Il faut distinguer de son comportement théorique le comportement pratique par lequel, de lui-même, il impose une détermination à l'indétermination du vouloir, c'est à dire qu'il substitue d'autres déterminations à celles qui, sans qu'il y soit pour rien, se trouvent déjà en lui.
Hegel. Propédeutique § 1
Il serait vain d’imaginer que la conscience puisse exister sans donné : elle serait alors conscience (d’) elle-même comme conscience de rien, c’est-à-dire le néant absolu. Mais si la conscience existe à partir du donné, cela ne signifie nullement que le donné la conditionne : elle est pure et simple négation du donné, elle existe comme dégagement d’un certain donné existant et comme engagement vers une certaine fin encore non existante. Mais en outre, cette négation interne ne peut être le fait que d’un être qui est en perpétuel recul par rapport à soi-même. S’il n’était pas sa propre négation, il serait ce qu’il est, c’est-à-dire un pur et simple donné ; de ce fait, il n’aurait aucune liaison avec tout autre datum puisque le donné par nature n’est que ce qu’il est. Ainsi, toute possibilité d’apparition d’un monde serait exclue. Pour ne pas être un donné, il faut que le pour-soi se constitue perpétuellement comme en recul par rapport à soi, c’est-à-dire se laisse derrière lui comme un datum qu’il n’est déjà plus. Cette caractéristique du pour-soi implique qu’il est l’être qui ne trouve aucun secours, aucun point d’appui en ce qu’il était. Mais au contraire le pour-soi est libre et peut faire qu’il y ait un monde parce qu’il est l’être qui a à être ce qu’il était à la lumière de ce qu’il sera. La liberté du pour-soi apparaît donc comme son être. Mais comme cette liberté n’est pas un donné, ni une propriété, elle ne peut être qu’en se choisissant. La liberté du pour-soi est toujours engagée ; il n’est pas question ici d’une liberté qui serait pouvoir indéterminé et qui préexisterait à son choix. Nous ne nous saisissons jamais que comme choix en train de se faire. Mais la liberté est simplement le fait que ce choix est toujours inconditionné. (Sartre p558)
Si la liberté est l’effet de la rencontre de l’Universel, l’inconditionné du sens avec une détermination singulière, ce n’est pas la même liberté qu’on peut goûter dans le travail de la technique et l’arbitrage du pouvoir, dans la création artistique qui doit déjouer nos préjugés (séduire malgré le commandement, moi-idéal) et dans les emportements de la passion où la liberté de décision, d’engagement, s’identifiant à une détermination (idéal du moi) se détache de tous les autres conditionnements avec la force infinie de la raison.
c) La liberté symbolique
Car le risque de la folie se mesure à l’attrait même des identifications où l’homme engage à la fois sa vérité et son être.
Loin donc que la folie soit le fait contingent des fragilités de son organisme, elle est la virtualité permanente d’une faille ouverte dans son essence.
Loin qu’elle soit pour la liberté "une insulte", elle est sa plus fidèle compagne, elle suit son mouvement comme une ombre.
Et l’être de l’homme, non seulement ne peut être compris sans la folie, mais il ne serait pas l’être de l’homme s’il ne portait en lui la folie comme la limite de sa liberté.
Lacan. Propos sur la causalité psychique. Écrits p176
La responsabilité impose de ne pas distinguer l’intention de l’acte, de ne pas revendiquer sa passivité et son ignorance mais son projet constituant son monde et le temporalisant (p564), l’ordre d’aller au combat. Le non-savoir n’est pas distinct de la Liberté. (C’est à la lumière du non-être que l’être-en-soi est éclairé. Sartre p557). En effet, la liberté est une projection hypothétique dans l’avenir. C’est le temps humain de l’anticipation, celui qui va de l’avenir vers le passé, du projet à la réalisation et non plus de la cause à l’effet. Dans l’indétermination de la liberté de l’autre pour l’avenir (Dialectique). L’Analyse en libère la négation, le mouvement.
Dire que l'Absolu est non seulement Substance, mais encore Sujet, c'est dire que la Totalité implique la Négativité, en plus de l'Identité. C'est dire aussi que l'être se réalise non pas seulement en tant que Nature, mais encore en tant qu'Homme. Et c'est dire enfin que l'Homme, qui ne diffère essentiellement de la Nature que dans la mesure où il est Raison (Logos) ou Discours cohérent doué d'un sens qui révèle l'être, est lui-même non pas être-donné, mais Action créatrice (= négatrice du donné). L'Homme n'est mouvement dialectique ou historique (= libre) révélant l'être par le Discours que parce qu'il vit en fonction de l'avenir, qui se présente à lui sous la forme d'un projet ou d'un "but" (Zweck) à réaliser par l'action négatrice du donné, et parce qu'il n'est lui-même réel en tant qu'Homme que dans la mesure où il se crée par cette action comme une oeuvre (Werk).
Kojève. Introduction à la lecture de Hegel. (L’idée de la mort dans la philosophie de Hegel) p 533
d) La liberté imaginaire
Pour le sujet qui, dans la présence de sa liberté, est essentiellement comme un particulier, eu égard à cette présence de sa liberté, son intérêt et son bonheur sont censés être un but essentiel et, par conséquent, un devoir.
Hegel. Encyclopédie des sciences philosophiques en abrégé. §509 p439
Mais il est faux que l’homme recherche avant tout le bonheur, que cette recherche du bonheur détermine la vie sociale. Hegel a montré que l’homme aspire à la satisfaction donnée par la reconnaissance universelle de sa valeur personnelle. On peut dire que tout homme, en fin de compte, voudrait être " unique au monde et universellement valable". On veut autant que possible se distinguer des autres, on veut être "original ", on est "individualiste", on cherche à faire valoir sa "personnalité", censée être unique en son genre. Ce que tout le monde fait, ce que tout le monde a, ce que tout le monde est, tout ceci est sans valeur véritable. L’homme recherche l’inédit et voudrait être "inédit ". C’est ce qu’a bien mis en valeur l’Individualisme des Temps modernes (à partir de la Renaissance). Mais les "individualistes" oublient d’ajouter que l’"inédit" n’a une valeur que dans la mesure où il est "reconnu" par la société, et - à la limite - par tous. Personne ne voudrait être pire que tous : l’homme le plus laid, la plus lâche, le plus bête du monde. C’est donc bien à la reconnaissance universelle de sa personnalité particulière que l’homme aspire en dernière analyse. C’est cette reconnaissance qui lui donne la satisfaction, et il est prêt à sacrifier à cette satisfaction son bonheur, s’il ne peut pas faire autrement. Ce n’est pas seulement pour être beau qu’il faut souffrir.
Kojève. Esquisse d’une phénoménologie du Droit. p201-202
Le bonheur n’est pas quelque chose d’égoïste, ce n’est pas une petite maison, ce n’est ni prendre ni recevoir. Le bonheur c’est participer à une lutte dans laquelle il n’y a pas de frontière entre son monde personnel et le monde en général.
Lee Harvey Oswald (assassin de J.F. Kennedy Libra Don DeLillo)
Si le bonheur n’a rien de matériel mais tient plutôt de ce que les moralistes français appelaient l’amour-propre (de Pascal à Helvétius), son projet ne se limite pas à son intérêt immédiat et devient projet collectif où se constitue l’espace de la Vérité qu’on ne touche qu’à travers l’Autre, la bonne foi s’opposant librement à la mauvaise foi de l’amour-propre.
Le sceau de la haute destination absolue de l’homme c’est de savoir ce qui est bien et ce qui est mal et qu’elle consiste précisément en la volonté soit du bien, soit du mal, en un mot c’est qu’il peut être cause. 38
L’animal ne pense pas mais seulement l’homme, de même celui-ci seul est libre et seulement parce qu’il pense ; sa conscience contient ceci que l’individu se saisit comme personne, c’est-à-dire dans son être singulier, comme une chose universelle en soi, capable d’abstraction, de tout renoncement à l’individuel, par suite comme quelque chose en soi d’infini. 61
Hegel. Leçons sur la philosophie de l’histoire. Vrin
Sans la liberté réelle de l’erreur et de l’arbitraire du signifiant aucune libération ne serait imaginable, aucun engagement symbolique ne serait digne de foi. Il ne faut pas croire, pour cela non plus, à un pro-jet purement symbolique et dénué d’espérance imaginaire. Les trois dimensions se partagent l’espace de liberté qui nous constitue comme sujet. Le déterminisme scientiste se veut sourd au sens tout autant que nos intellectuels déçus qui ne veulent plus se laisser prendre à ces balbutiements insensés auxquels il se sont déjà blessés, les pauvres petits, sans y comprendre rien. Cela n’empêche pas ces non-dupes de rester sujets de leurs choix au regard des autres dont l’objectivité voudrait les préserver, camouflant l’inter-subjectivité dans la constitution de toute Science, de tout Monde et, de cette position désinteressée, u-topique du savant, rendre impensable une liberté désincarnée et non située. Je ne parle pas de ceux qui croyant avoir rencontré leur vérité n’habitent plus qu’un rêve.

L’Analyse est un processus de dé-fascination, de libération des contraintes historiques, de critique du discours et de négation de l’identité, de changement enfin et non pas une construction de défenses inattaquables et immobiles. Pas de parole sans liberté d’énonciation. Sans liberté pas d’Amour, ni Art, ni Analyse. Je prétends, contre l’idéologie régnante, que la psychanalyse ne justifie pas un déterminisme familial ou structurel mais, au contraire, qu’elle n’évite la suggestion qu’à donner accès au sujet à une liberté perdue dans le symptôme. Cette liberté n’est en rien un accès à la jouissance, mais tout au contraire, son efficacité est bien dans l’interruption de la jouissance.


2. L'Espace Public (Politique, Art, Religion)
Continuer...
24/01/92

3. Pré-Ambule
26/05/91

Commentaire du Pré-Ambule
17/06/91

4. La signifiance du sexe
Le corps de la psychanalyse

5. La véritable scission dans la Psychanalyse
 "L’on a plus de peine, dans les partis, à vivre avec ceux qui en sont qu’à agir contre ceux qu’y sont opposés."
Cardinal de Retz, Mémoires.
"Un parti se prouve comme le parti vainqueur seulement parce qu’il se scinde à son tour en deux partis. En effet, il montre par là qu’il possède en lui-même le principe qu’il combattait auparavant et a supprimé l’unilatéralité avec laquelle il entrait d’abord en scène. L’intérêt qui se morcelait en premier lieu entre lui et l’autre s’adresse maintenant entièrement à lui, et oublie l’autre, puisque cet intérêt trouve en lui seul l’opposition qui l’absorbait. Cependant en même temps l’opposition a été élevée dans l’élément supérieur victorieux et s’y présente sous une forme clarifiée. De cette façon, le schisme naissant dans un parti, qui semble une infortune, manifeste plutôt sa fortune. "
Hegel, Phénoménologie de L’Esprit.
"Celui qui n’a pas clairement conscience de ses objectifs ne sait pas riposter à l’ennemi."
      Sun Tzu, L’art de la guerre
  1. La temporalité de l'inconscient. La découverte de l’inconscient, loin d’être un acquis scientifique, n’a fait que renforcer les résistances qu’elle avait cru vaincre et très vite la naïveté des premières expériences a dû céder la place à une défense avertie, après-coup, intégrant d’avance le soupçon analytique. Non seulement les psychanalyses s’allongent, mais la théorie aussi s’étire vainement en répétitions savantes et futiles, dépourvue de tout effet de vérité, dans une nuit pleine d’ennui et de douleurs silencieuses. Lacan s’est réclamé du droit de réveiller ce que cette vérité avait d’insoutenable plutôt que d’en subir un désaveu trop réel. Il est intervenu dans le contexte de l’après-Freud pour réfuter le dogme biologisant et les pratiques identificatoires. Et, pour de très bonnes raisons, il savait bien que l’acte serait à refaire, qu’il faudrait trancher même dans son discours trop longtemps répété dont le sens se perd, dont l’ennemi s’empare et se protège, dans l’oubli du dire qui l’énonce et de son urgence fragile, la décision qu’il opère. L’insistance de Lacan sur les conditions polémiques de ses interventions n’est pas la coquetterie d’un auteur qui s’excuse d’un inachèvement mais bien au contraire l’insistance sur le fait qu’il ne s’agit certes pas de dire une vérité éternelle mais de répondre à un inacceptable situé, le sujet s’affirmant de ce dire que non (penser contre un signifiant). Quand le couvercle, un instant entrouvert, retombe bruyamment, ce n’est pas seulement un retour en arrière mais souvent un progrès dans le pire. Vient un temps où il faut de nouveau se séparer nettement, marquer les différences, pour sauver la vérité du désir d’un savoir poussiéreux, reconnaître simplement à la vérité ses droits, la parole singulière qui témoigne de l’universel contre la totalisation des discours constitués et qui ne peuvent qu’oublier la liberté de l’acte concret de leur écriture dont ils tirent toute leur consistance, dans la présence massive qu’ils opposent à la singularité du sujet. Sans doute les psychanalystes se divisent sans cesse, se regroupent, s'affrontent mais ce ne sont là que rivalités sans conséquences ni enjeu, symptôme tout au plus d’une désorientation. Plus sérieusement, une véritable scission doit s'opérer pour rétablir la psychanalyse dans sa fonction de dévoilement social, prendre position politique à l’intérieur de l’analyse, au nom de l’éthique analytique, pour représenter le sujet de la science, sa liberté réelle, incarnée, partie prenante (pas de métalangage), contre l’objectivation scientifique et la normalisation sociale ségrégationniste. La psychanalyse résulte de l’appel du symptôme, d’un qui souffre dans son corps ou dans sa pensée, mais elle résulte surtout de l’appel d’une réponse particulière qui soit en vérité et non d’une illusion qui se voudrait apaisante (même si l’analysant y épuise toutes ses séductions). La psychanalyse, et ses exigences singulières, résulte de l’efficacité de la vérité, de ses surprises.
  2. Le triomphe de la psychanalyse. L’époque en crise est propice à cette pratique de masse. La psychanalyse est partout, omniprésente, le territoire quadrillé (jusqu’à la police). Le discours scientifique, plus aisément neuro-biologiste, ne peut se passer de son témoignage, même à titre provisoire. Elle constitue un nouveau langage, une nouvelle fondation pour penser l'universalité des faits psychiques. Le biologisme scientifique est une tentative délirante d'objectiver le sujet, le réduire à une causalité biochimique (que dément déjà la perception, sans parler du langage) dans la dénégation de son énonciation ce qui implique une soumission totale à l'ordre existant (ainsi les scientifiques peuvent calculer la fin du monde, non plus comme fin de l'univers physique mais comme destruction de l'humanité ramenée à une probabilité contraignante et sans recours). Malgré ses funestes ravages, le biologisme considère d’autant moins la psychanalyse comme redoutable que la plupart des psychanalystes se réclament de l’instinct sexuel et sont donc tout à fait prêts à s’effacer derrière une éprouvette, au mépris d’une causalité bien évidemment symbolique, discours de dément. L’hygiénisme d’état se répand jusque chez ceux qui doivent en traiter les ratés. L’abondance de Psys venus à la psychanalyse a fini par refouler son incompatibilité avec la psychothérapie, la psychanalyse venant rejoindre les fantasmes de l’analysant comme voie d’accès à la jouissance commune. Le discours politique, normalisateur qui doit faire face aux déviances des cités modernes convoque la psychanalyse pour prescrire les remèdes individuels d'une déstructuration de la société. Avatar moderne de l’état patriarcal, le mythe d'Oedipe devient fondateur de la famille, de toute autorité et de l’ordre des choses, toute histoire se réduisant à la répétition du meurtre du père et une prétendue causalité du passé qui n’est, en fait, que reconstruction. Les Psys se multiplient pour encadrer les exclus, dévoués à leur tâche, sûrs de l'utilité de leur action qui allège une souffrance ou favorise ouvertement une adaptation identificatoire. Les intérêts professionnels se combinent avec les liens transférentiels pour maintenir sous leur dénégation une servitude ordinaire au nom d’une prétentieuse liberté d’un discours qui voudrait échapper à la Loi (Le Stalinisme a démontré qu’aucun discours ne pouvait se protéger contre sa déviation à des fins opposées, la bonne foi n’y faisant rien : Staline est resté marxiste et il a gouverné par un extrémisme communiste). Le triomphe de la psychanalyse se prouve comme sa perte.
  3. Le symptôme social. La psychanalyse s'est constituée en dépassant cette visée thérapeutique immédiate, refusant de prendre pour argent comptant la souffrance du sujet, refusant de la valoriser, de la valider comme légitime pour en analyser la structure de fiction alors que compassion tout autant que protestation ne font qu’en renforcer la certitude opaque. C'est bien le discours acquis, le langage, la culture dominante, les relations sociales réelles qui expriment leurs contradictions dans le symptôme (même réduit à l’écriture de la différence, marquer le coup) qui est toujours pour-un-autre, ce n'est pas une structure idéale (oedipienne, génitale) qui est père-vertie par accident individuel comme peut le rêver l’analysant dans son roman familial, ce n’est même pas le poids du passé mais une adresse actuelle qui donne corps au symptôme, une réponse concrète à une contradiction concrète, l’identification d’un sujet. Le sommet du comique est de voir expliquer les grands événements historiques par des historioles familiales (jusqu'au monothéisme d'Akhenaton qu'on réduit à son enfance supposée malheureuse!?) alors que les familles réelles ne font que mettre à l'épreuve le langage reçu (qui nous précède, se présente comme commun et dans lequel nous devons nous représenter), les rites transmis, la religion dominante. Ne pas tenir le discours courant, celui de la suggestion, de l’injonction ou de la participation vise à détacher le sujet de son discours pour qu’il puisse en apercevoir la structure qui lui en revient d’un ailleurs. A le prendre au mot, c’est sa responsabilité, son acte qui est affirmé. Ce n’est pas pour délivrer du mal, de l’imaginaire ou que sais-je, de la pensée même, mais bien pour assumer son acte (là où c’était), se construire son image, en répondre, prendre position réfléchie sur le discours commun de l’idéologie. Ne pas favoriser le conformisme, la suggestion des discours est suffisant pour ouvrir au sujet le champ des possibles, lui donner accès à un discours révolutionnaire, à l’intervention d’une parole singulière. La nouvelle menace des fascismes rend un peu plus urgent d’introduire une frontière nette entre les tenants de l’ordre et ceux de la liberté, il y a bien scission politique qui se reflète dans la théorie. Une technique de libération qui rend au sujet toute sa responsabilité n’est pas compatible avec une technique d’adaptation qui vise à son bien-être.
  4. La troisième voie. Il faut une scission claire et totale entre les tenants des extrêmes ( une conception idéaliste, religion de l’Oedipe ou répétition du meurtre du père, et un matérialisme biologique qui n'en est qu'une version particulièrement inconséquente) avec la troisième voie qui consiste à partir des conditions réelles, c’est donc une conception révolutionnaire : la psychanalyse pour qui tout symptôme est une parole à entendre contre celle pour qui toute parole est réduite au sexe ou au dogme. Si le corps n'est que l'habillage de l'idéal et du signifiant, il en est pourtant le lieu et le signifiant n'est pas plus une traduction du désordre des instincts, le corps y intervient par son image (premier pas de Freud dans la reconnaissance du symptôme hystérique qui n’a rien à voir avec l’anatomie), support du sens, de la négativité du Je, sa liberté d’énonciation. Pour les deux extrêmes idéalisés il ne s’agit que du bien ou de l'épanouissement de l'individu, son adaptabilité, son intégration, son équilibre. La visée devrait être au contraire de lire les ruptures, les dysfonctionnements des discours et dans cette négativité donner corps à une présence réelle, inaliénable, comme vérité de la demande. Loin de vouloir s’unifier dans un au-delà de la Loi, délivré du désir et de la castration originelle, il nous faut reconstruire le sens sans cesse, sujet à ses surprises, sans reculer à en répondre encore et pourtant dépourvu de tout, liberté trop réelle dont il n’est pas si facile de répondre (ce n’est pas un cadeau). Lacan a construit le réel pour réfuter l’Oedipe, en donner la structure (la signification du Phallus) contre le recours au récit mythique d’un événement fondateur, fût-il de la petite enfance! Le mythe n’est qu’une mise en scène de la structure. Ce que cela veut dire ne peut pas être vraiment appréhendé sans une connaissance minimale de l’histoire des religions que tout le monde ignore, surtout les psychologues qui ont pris l’habitude de considérer toute production de l’esprit comme réductible aux déterminations bien connues de l’histoire privée et d’une typologie de caractère. Lacan a bien insisté sur la nécessité d’une formation incluant l’histoire des religions et la philosophie. Il est remarquable qu’il a toujours considéré indispensable la fonction de formateur qu’avait eue pour lui Hegel bien qu’il ne soit pas hégélien. En effet, l’étude des figures de la conscience exposée dans la Phénoménologie est une leçon indispensable de lucidité et de logique dans les luttes politiques entre liberté et universalité. Les psychanalystes qui prétendent suivre Lacan, ne devraient pas se priver de suivre son exemple, ils auraient peut-être une chance d’apercevoir les trahisons dont ils restent innocents. A s’imaginer faire table rase du passé, renaître à un nouveau discours sans précédent, on se condamne seulement à payer son ignorance d’une ridicule reproduction du passé dans ce qu’il a de pire. La psychanalyse ne se conçoit qu’insérée dans son histoire, la civilisation capitaliste/scientifique où elle a pris naissance. Elle ne se conçoit qu’ouverte sur le réel multiforme et non repliée sur la contemplation de son excellence et de sa pureté introuvable.
  5. Stratégie du Mouvement. Si le mouvement est l’unité qui regroupe les critiques de l’ordre existant, il peut paraître naturel d’admettre aveuglément quiconque lorsqu’on se réclame de l’universelle singularité. Ce premier moment ne suffit pas cependant car il faut aussi que ceux qui se réclament de cette cause ne la démentent ni la desservent. Une victoire ne serait rien si elle n’était la victoire de tous, il ne faut pas favoriser naïvement l’installation du pire. La lutte extérieure doit se mener aussi à l’intérieur pour combattre sans cesse l’idéalisation servile. Cette stratégie de la rupture est nécessaire pour éviter les compromissions auxquelles entraîne tout effet de groupe et le détournement du projet initial. Le plus important est de maintenir le cap, la fermeté sur les options fondamentales, ne pas brader l’intérêt de tous à l’avantage d’un clan. C’est le contraire de l’élitisme et l’on ne saurait mieux l’illustrer que par La véritable scission dans l’internationale situationniste où Debord prouve la nécessité d’une dissolution pour combattre l’image de la réussite situationniste, la servitude des pro-situs spectateurs soumis, et empêcher enfin que l’I.S. fonctionne à rebours de ce pour quoi elle avait été créée (la dissolution ne prend sens d’acte révolutionnaire qu’à réfuter une réussite apparente). Que la vérité soit toujours rebelle à son institutionnalisation ne nous empêche pas d’en user pour critiquer le dogme du jour et les ravages de la demande sociale. Car ce que nous défendons, c’est notre dignité et notre liberté dans celles des autres.