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De l'incidence du discours analytique sur
les impasses
du monde actuel
Catherine Alcouloumbré
octobre 1999
"Nous sommes tous
orphelins,
vous et moi n'avons pas de père."
A ces mots, le
temple
et les enfants s'abîmèrent, et tout l'édifice du
monde
s'écroula devant moi
dans son immensité.
Richter
Il n'y a pas d'autre existence de l'UN
que
l'existence mathématique.
J.Lacan (Ou pire)
Article publié dans les
Carnets de l'Ecole de Psychanalyse Sigmund Freud, n° 28,
Paris hiver 2000.
Libre soutien financier :
L'abrégé
Dans
l'ensemble, mon propos serait
une lecture critique - selon ce que les structures freudiennes et cette
logique subjective particulière élaborée par Lacan
permettent d'en écrire - de la fonction du père telle que
ce siècle semble en porter l'émergence, une histoire de
père,
une drôle d'histoire quand même…
Ce sont
là fragments d'une
recherche sur l'incidence du discours analytique sur le malaise et
les
impasses du monde actuel : faisant suite à une
analyse
critique de la distinction structurelle névrose-psychose,
telleque
Freud encore neurologue la met déjà en place
(années
1890), et à un travail sur la répétition
auxfondements
de la psychanalyse, ces petits extraits présentent en
abrégé
la
spécificité structurale de la fonction paternelle,
telle que Lacan a tenté de la cerner à travers la
fonction
du nombre, la métaphore paternelle, la mythologie
œdipienne, le père mort de Totem et tabou d'où se
fonde avec la temporalité la communauté des fils, le
passage
du cardinal à l'ordinal…
Legendre
disait avec Lortie qu'il
s'agissait de donner statut légalement visible au meurtre
et à la représentation du principe de paternité.
De fait, ici, c'est la dimension unaire du père que la
psychanalyse
semble mettre en valeur, avec cet éclairage qui va toujours
soulignant
la nécessité radicale de
cette
référence aux noms-du-père dans notre construction
sociale et dans la façon dont se sont élaborées
nos
représentations de la scène fantasmatique de l'interdit.
Selon Kojève1,
c'est de l'intervention d'un tiers dans les affaires humaines
qu'il
y a droit. Selon Lacan2,
le nom du père est à référer
à ce que la religion nous a appris à
invoquer.
Que l'unarité soit ainsi implicite à la structure
ternaire
habituelle de la pensée humaine, sous forme de trinité,
de
un en trois, ou simplement du trois si récurrent dans la plupart
des mythologies, permet que la ternarité comme
re-présentification
de l'absence, représentation de la mort, fasse tenir de ce vide
même deux uns en un deux.
Or depuis
quand dit-on papa
? Depuis le XIXè siècle !3
En effet le changement de désignation me paraît
symptomatique
d'un déplacement de la représentation de la fonction du
père
lors de l'émergence de cette culture industrielle et du
salariat,
en nouveau lien social, d'où ce paternalisme de rigueur dans la
constitution d'un petit monde comme Creusot-Loire, en plein XIXè
siècle, et peu avant que n'advienne le triangle œdipien qui
depuis
supporte bien les bases mêmes de l'identité du sujet,
soutenue
d'une conception juridique prévalente de l'individu,
jusqu'à
ce mythe de l'individu en tant qu'il est défini objectivement,
en
tant qu'il existerait séparément du collectif, dans le
cadre
de cette idéologie marchande qui lui dénie dans le
même
temps toute subjectivité au nom des nécessités du
marché. Nous en voyons une des dérives actuelles avec l'ego-psychology,
les diverses notions de moi autonome et autres aberrations
comme
les présumées thérapies comportementalistes
parfois
proposées aux autistes par exemple.
Depuis quand
se récite le
Notre
père, le singulier d'un père qui conjoint, unit le
pluriel
des frères notre… Comment appelle-t-on le/son
père
selon les époques ? Etc.
Une
généalogie resterait
à préciser du père dans sa dimension ternaire.
Quel
père surgit du salariat
et de la coupure où nous a plongés d'abord la naissance
de
la science moderne, puis l'industrialisation et le passage au salariat
du XIXè ? De quel refoulement collectif, ou Verleugnung
collective, s'agirait-il dans cette insistance actuelle autour des
failles de ladite référence paternelle, à travers
l'évolution des représentations de la
fonction paternelle, autour de cette reconstruction d'une mythologie du
père, voire du patriarche, qui viendrait après-coup
justifier
l'idéal individualiste et marchand que brandit et impose le
monde
productiviste actuel, malentendu selon la façon de faire
fonctionner
la différence, la fonction de séparation,
de coupure ?
Pratiques de
l'exclusion, ségrégation,
lutte des sans-papiers et tout le mouvement des sans…
sous
toutes ces formes : malaise dans la civilisation, aux fondements de la
psychanalyse, une affaire de raison.
L'après
faisait antichambre, pour que l'avant pût prendre rang.4
La particularité
temporelle
inhérente à la logique du signifiant, telle que
l'opération
de la répétition en indique la voie, peut
s'éclairer
de la façon dont le zéro est à la fois un
antécédent
nécessaire au un et n'est produit que dans l'après-coup
par
le un, qui en supporte ainsi son existence contingente.
Cette dialectique
de l'après-coup
- telle que Freud la met en évidence à propos du refoulement5
en 1915 - est celle par laquelle toute affirmation, dans l'acception de
la Bejahung primordiale, nécessite de poser une
négation,
une absence qu'elle présentifie, positivise, en la suscitant
dans
le même temps comme antécédence d'où elle
s'originerait,
d'où elle serait produite.
Et c'est là toute la
question
de la présentification de l'absence du père mort à
partir du mythe de Totem et Tabou, d'où l'intérêt
des
travaux de Frege qui aborde le zéro par le concept de
non-identique
à soi-même, au sens de non-fondé dans une
antériorité
construite sur du un originaire, divin, etc. Et de
là
s'engendre sans difficulté la suite naturelle infinie des
nombres
par l'opération du successeur, qui à tout nombre n fait
succéder
n+1, sachant qu'aucun nombre fini ne se succède à
lui-même
dans la suite naturelle des nombres, (n°83).
[…]
L'intérêt de la
démarche
de Frege, de se situer à l'époque dans cette perspective
anti-psychologique, réside ici dans la remise en cause d'un
point
zéro qui serait d'origine, d'un dieu créateur, ouvrant
ainsi
le pas à une réflexion sur une logique de
l'après-coup
qui pose donc toute cause comme absence et nécessitée par
après d'une positivité.
[…]
C'est en ce sens que se rejoint
cette logique subjective particulière que Lacan élabore
à
partir de la logique du signifiant : cette fonction de coupure qui se
répète
dans le passage du zéro au un par l'identification à du
vide,
à du non-identique à soi-même, opère de la
même
façon dans la chaîne signifiante, de par la structure
même
du signifiant qui comprend cette altérité
du
signifiant à lui-même, du fait qu'il ne saurait par
définition
se signifier lui-même.
De cette
fonction de coupure - à
l'oeuvre de par l'articulation unaire inhérente et implicite
à
tout signifiant, ie ce qui opère comme fonction de
renvoi
d'un signifiant à l'autre, en assurant donc
métonymiquement
une continuité syntagmatique - du sujet peutse produire, au
niveau
de l'énonciation, - soit ce que Lacan désigne par le dire
il n'y a de sujet que d'un dire -
:
[…]
Sujet qui
s'articule à ce
que Lacan appelle l'objet a, soit ce qui dans cette division
viendrait
à la place du non-identique à soi-même, l'objet a
se représentant par exemple comme la fonction de la barre sur $,
ou comme une objectalisation de la fonction non-identique à
soi-même
implicite à la structure du signifiant proprement dit, ie
du signifiant binaire. Cela renvoie au trait unaire.
En suivant ce
raisonnement un pas
plus loin, ne pourrait-on alors considérer que ce qui est en jeu
dans le passage du zéro au un, cette fonction de coupure serait
implicite à la structure du nombre, de tout nombre dans la suite
ordinale, en tant que caractéristique unaire inhérente au
cardinal, articulation unaire toujours implicitée dans la
continuité
même qu'elle assure et rend possible de la suite des nombres ?
[…]
La
théorie freudienne du
refoulement (1915) met en évidence cette même dialectique
de l'après-coup. Elle est ensuite précisée en
1918,
avec l'Homme aux loups et toutes les questions de Freud autour de la
réalité
historique d'une scène inaugurale ou de l'hypothèse d'une
reconstruction après-coup.
Cette
logique de l'après-coup
tient d'ailleurs une place cruciale chez Freud qui ne cesse d'y
revenir,
tout au long de sa vie, avec ses douloureuses questions autour du
père
primitif de Totem et Tabou, à propos de son Moïse, etc.
[…]
C'est en 1918, avec l'Homme aux
loups qu'il la cerne davantage à partir de son doute entre la
réalité
historique effective (Wirklichkeit) d'une scène
inaugurale,
primitive, - à l'instar de la scène traumatique d'Emma
avec
les commis dans la boutique, scène réelle,
oubliée,
qu'il s'agit de retrouver - et l'hypothèse d'une reconstruction
après-coup
élaborée à partir du célèbre
rêve
des loups, à 4 ans, sans que rien ne vienne justifier la
réalité
historique du coït a tergo parental, quand il
avait
un an et demi.
Fantasme ou
événement
réel ? question cruciale dans la découverte analytique -
sans qu'il parvienne alors à trancher : Il n'est au fond pas
très
important que ceci soit tranché.
[…]
Le refoulement originaire dans un
premier temps logique est produit nécessairement par le
refoulement
à proprement parler et c'est l'escamotage de ce moment logique
qui
permet en fait de l'imaginariser comme antérieur au refoulement
secondaire. C'est la structure même du discours et de
l'échange
qui produit de cette façon ce qu'elle va constituer comme
nécessairement
déjà là, antécédent.
[…]
Ainsi, le
refoulement originaire
n'est que supposé par l'après-coup de ce qui s'est
déjà
constitué, par l'après-coup du refoulement proprement
dit.
Dans cette logique de la production signifiante, le refoulement
originaire
serait la mise en jeu de la structure du vide.
[…]
Le trait unaire n'est pas sans
évoquer
ce que Peirce définit comme priméité,
firstness,
en la distinguant de la secondéité ou de la
tiercéité
: la priméité est le mode d'être de ce qui est tel
qu'il est, positivement et sans référence à quoi
que
ce soit d'autre, concept difficile à saisir dans la mesure
où
là encore - comme pour l'unarité signifiante - on n'a
jamais
accès directement à cette possibilité positive
particulière
sans rapport à quoi que ce soit d'autre. Après divers
exemples
comme la qualité de rouge, l'idée de dureté,
considérées
hors tout point de vue subjectif, est évoqué le temps :
l'idée
de l'instant présent, auquel, qu'il existe ou non, on
pense
naturellement comme à un point du temps où aucune
pensée
ne peut prendre place ou aucun détail ne peut être
séparé,
est une idée de Priméité.
[…]
Cette idée de présent
comme idée de priméité n'est pas sans relation
avec
ce que Benveniste distingue comme temps
spécifique
de la langue, alors qu'il se propose
d'éclairer
deux catégories fondamentales du discours, d'ailleurs conjointes
nécessairement, celle de la personne et celle du temps, hors des
pièges du psychologisme.
[…]
Benveniste
précise les différences
de structure entre temps physique, chronologique, dont
il
explicite les trois conditions stative, directive et mensurative, ce
temps
linéaire qui répond à une conception
spatialisée,
kantienne en quelque sorte, dont un raisonnement
géométrisant
pourrait rendre compte, partes extra partes, et temps
linguistique,
"organiquement lié à l'exercice de la parole", qui "se
définit
et s'ordonne comme fonction du discours", et
à
ce titre est sui-référentiel.
C'est du "présent
linguistique",
fonction temporelle singulière à l'oeuvre "dans l'acte de
parole dans le procès de l'échange", que peuvent
s'engendrer
les autres dimensions temporelles, la suite des
événements,
la perception que nous avons de la durée, et toute
l'organisation
sociale du temps.
[…]
Ce que
la logique de l'après-coup
et l'opération de la répétition mettent en
évidence
du rapport du sujet à la chaîne temporelle du discours,
"la
rétroaction, c'est ceci, ce moment d'engendrement d'un temps qui
pourra enfin être linéaire et dans lequel peut-être
on pourra vivre",
[…]
C'est la façon dont
opère
cette fonction temporelle particulière, dite "linguistique",
pour
engendrer et donner son axe, dans le même mouvement, - voire le
contenir,
en capitonner le déroulement fuyant - au temps social, au temps
chronologique, tout en y demeurant implicitée, voilée,
toujours
escamotée, comme l'énonciation reste oubliée
derrière
l'énoncé du discours.
Ce qui permet à Benveniste
d'avancer que "l'organisation sociale du temps chronique est en
réalité
intemporelle", puisque "tout est dans le temps, hormis le temps
lui-même."
[…]
Ne serait-ce
pas cette fonction
du présent linguistique ainsi défini qui, sur le mode de
la fonction unaire du signifiant, ferait défaut ou
opérerait
différemment dans la psychose, défaillance d'ordre
symbolique
repérable seulement aux effets cliniques qu'elle produirait dans
le champ des psychoses ? En effet, c'est de l'observation
récurrente
d'un rapport particulier à l'actualité, et de
perturbations
singulières dans la temporalité chez bon nombre de
patients
psychotiques rencontrés que s'est constituée en fait
cette
réflexion et mon parti-pris initial d'aborder cette question par
le versant de la répétition.
La métaphore paternelle
Comment Lacan, dans son
enseignement,
pose-t-il la question de la spécificité
structurale
de la fonction paternelle ?
[…] C'est en ce point,
repéré
par l'enfant, point de manque d'où l'Autre désire,
à
cette place symbolique, qu'intervient - ou non - l'opération
de la métaphore paternelle :
-
comme
opération de substitution
signifiante, elle consiste à substituer au signifiant de
l'absence,
comme tel, à ce signifiant, à tout jamais hors-sens, un
autre
signifiant, désigné comme signifiant du
Nom-du-Père
;
-
comme
opération de nouage entre
la mère, l'enfant et le phallus, elle permet à l'enfant
de
se séparer de son assujettissement à être le
signifié
du désir maternel, de ne pas rester "assujetti
au caprice de ce dont il dépend", d'être
"profondément
ébranlé dans sa position d'assujet".
[…]
En 55, en tant
que signifiant
le père est mort ; en 57/58, second pas lors de son enseignement
avec la structure de la métaphore, "le père
est une métaphore", ie un signifiant
substitué
à un autre signifiant, ce qui s'entend si l'on n'oublie pas que
le propre de toute métaphore par définition ne
réside
pas seulement dans le fait de la substitution signifiante, mais dans
l'effet
de production qui s'ensuit, effet d'émergence d'une
signification
nouvelle. Toute métaphore produit plus que les termes là
au départ. C'est là sa fonction créatrice. La
signification
en plus, nouvelle, produite du fait de la métaphore paternelle
est
la signification phallique.
[…]
C'est des
diverses façons
dont peut s'opérer le franchissement de ce point nodal que Lacan
propose (Cf. séance du 15/1/58) de repérer la voie
imaginaire
qui mène à la perversion, avec la fixation de se faire le
phallus pour la mère, et la voie symbolique de cette
métaphore
qui caractérise la structure névrotique. De même
dans
la psychose, c'est lorsque ce manque à être du sujet ne
viendrait
pas à s'inscrire dans une place symbolique - par cette
opération
métaphorique - que, toujours impossible à nommer,
à
désigner, à fixer, cela resterait comme une marge de
réel
non inscriptible sur le grand Autre, en ce point de manque d'où
l'Autre désire, d'où l'Autre se voit barré, ce qui
est une lecture de S(A) barré.
[…]
Dans les "formations
de l'inconscient",
Lacan insiste sur cette distinction déjà mise en place
dans
le séminaire IV
entre
le père réel ou imaginaire et cette fonction paternelle
qui
intervient symboliquement dans le
complexe
d'oedipe en tant que structure métaphorique. Le signifiant
Nom-du-Père
est venu se substituer au signifiant primordial du désir de la
mère
qui fait donc les frais de cette opération en devenant
oublié,
refoulé. Refoulement originaire au principe même de cette
première étape dans le processus de symbolisation,
à
rapprocher de l'incorporation signifiante, Einverleibung
ou identification fondatrice du sujet parlant, telle que le mythe
freudien
de Totem et Tabou vient en illustrer la structure
métaphorique,
sorte de contrepartie positive corrélative de cette forme de
négation
initiale qu'est la Verwerfung, étape d'où
s'engendre
tout le procès logique de l'accès du sujet au symbolique,
ce qui renvoie à la Bejahung primaire.
Le terme de Verwerfung
"s'articule dans ce registre comme l'absence de cette Bejahung
ou
jugement d'attribution, que Freud pose comme précédent
nécessaire
à toute application possible de la Verneinung, qu'il lui
oppose comme jugement d'existence : cependant que tout l'article
où
il détache cette Verneinung comme élément
de
l'expérience analytique démontre en elle l'aveu du
signifiant
même qu'elle annule."
Le terme de Zeichen que
relève
après Lacan est ici intéressant car il renvoie à
cette
triple fonction du signifiant, à partir de laquelle Freud
constitue
l'appareil psychique dès l'Entwurf, et qu'il reprend dans
le schéma du ch.7 de "L'Interprétation des rêves",
puis dans "Métapsychologie", pour souligner la
circularité
inhérente à cette fonction signifiante qui se manifeste
dans
le passage du signe de perception (Wahrnehmungszeichen)
à
la trace de mémoration (Erinnerungsspur), au
représentant
de la représentation (Vorstellungsrepräsentanz),
aspect triple du signifiant où l'on voit opérer cette
fonction
implicite de renvoi, - de l'ordre du S1: Zeichen/Spur/Repräsentanz
- ou en d'autres termes cette dimension unaire du signifiant,
masquée
devant ou à travers les représentations explicites, Wahrnehmung/Erinnerung/Vorstellung,
- de l'ordre du S2 ou signifiant binaire - qui justement
fait
défaut dans la psychose, sous le coup de la forclusion :
C'est donc aussi sur le
signifiant
que porte la Bejahung primordiale, et d'autres textes permettent
de le reconnaître, et nommément la lettre 52 de la
correspondance
avec Fliess, où il est expressément isolé en tant
que terme d'une perception originelle sous le nom de signe, Zeichen."
[…]
Le signifiant
du Nom-du-Père
est en d'autres termes ce signifiant particulier qui vient
arrêter
dans la chaîne des signifiants le glissement indéfini d'un
signifiant à un autre et permettre à un discours de
prendre
sens, - soit ce qui revient ici au rôle de la signification
phallique
- par une sorte de capitonnage ;
... ce signifiant particulier qui
permet l'accès d'un sujet à la parole, ie que ce
dernier
vienne comme sujet parlant s'inscrire dans la chaîne signifiante,
dans l'intervalle entre deux signifiants, comme signifié de
cette
unarité implicite à chaque signifiant, puisqu'un
"signifiant
représente toujours le sujet pour un autre signifiant";
... ce signifiant qui le fait
donc
advenir comme sujet désirant et par là même
irrémédiablement
aliéné aux rets des lois de l'ordre signifiant ;
... ce signifiant particulier qui
n'est pas sans évoquer dans son passage métonymique
à
tout autre signifiant binaire la particularité du passage du
cardinal
marqué du trait unaire à l'ordre - au sens de l'ordinal -
binaire, etc.
[…]
D'autre
part, c'est dans les mêmes
années de son élaboration théorique - alors que le
Nom-du-Père est
caractérisé
par sa fonction métaphorisante - qu'il avance aussi le symptôme
comme une structure métaphorique,
en
1953, dans le rapport de Rome, ou en 1957, à
la
fin de "L'instance de la lettre":
Si le symptôme est une
métaphore,
ce n'est pas une métaphore que de le dire, non plus que de dire
que le désir de l'homme est une métonymie. Car le
symptôme
est une métaphore, que l'on veuille ou non se le dire, comme le
désir est une métonymie, même si l'homme s'en gausse.
Est-ce à dire qu'il
situerait
dès lors ce signifiant du Nom-du-Père du
côté
de la fonction du symptôme, soit
comme
ce qu'il élaborera plus tard dans le nœud borroméen,
comme
le quatrième nœud, venant faire
tenir
ensemble les trois premiers ronds représentant les instances du
réel, de l'imaginaire et du symbolique
? N'est-ce pas aussi déjà le fil théorique qu'il
reprendra
dans le deuxième temps de son élaboration
sur les psychoses, vingt ans après le séminaire des
psychoses,
en 1975, avec Joyce et la notion du
synthome
?
[…]
Il
était une fois... mythe et temporalité
"Au
commencement était le
verbe", selon le texte johannique, "au commencement était
l'action"
nous dit Goethe...
Tout mythe
est en quelque sorte
une élaboration pour appréhender un réel
inaccessible,
un point d'indicible ; sous cette forme d'imaginarisation en
réponse
à la question énigmatique de l'origine, point
d'énigme
où l'Autre ne répond pas, là où "ça
laisse à désirer", là où il n'est nul
garant,
en ce point de structure qu'écrit S(A) barré, le mythe
comme
phénomène
de langage, construction discursive et construction logique pour
répondre
à l'impossibilité du "tout dire", vient donc situer la fonction
du père en tant que référentiel, en ce
qu'il
produit du sens, donne sens au désir de la mère ; de fait
le mythe est ce qui fonde la temporalité. C'est en ce sens que
peut
s'appréhender cette construction du père réel,
originaire,
comme le refoulement primordial vient à servir de fondement
à
l'inconscient, résultant lui du refoulement secondaire.
Le mythe
freudien présente
le meurtre du père de la horde primitive, jaloux de toutes les
femmes
qu'il garde pour lui, par les fils envieux s'associant pour en terminer
avec une telle tyrannie, et s'ensuit le banquet cannibalique durant
lequel
ils mangent le cadavre du père. Mais de ce fait la jouissance
tant
attendue des femmes leur devient inaccessible et du père mort la
loi de l'interdit de l'inceste se trouve rétrospectivement
instituée
: "Le mort devenait plus puissant qu'il ne l'avait
jamais
été de son vivant ; toutes choses que nous constatons
encore
aujourd'hui dans les destinées humaines."
L'essentiel
dans le mythe du père
de la horde primitive réside dans les effets de ce meurtre : le
père mort, tout n'est pas permis et l'accès tant
désiré
à la jouissance se voit à tout jamais interdit. Les fils
se découvrent alors frères du seul fait de la production
d'un lien signifiant, corrélatif d'un effet de séparation
inéluctable de la jouissance de la mère. Et ce
père
mort vient alors faire retour comme père de l'amour.
[…]
Lacan
à l'époque du
séminaire sur les psychoses, décentre ce meurtre du fait
historique sur le versant strictement
mythique,
en tant que tout mythe vaut pour sa vérité structurale,
et
il insiste sur le passage opéré du lien du
sang à un lien signifiant : de l'engendrement, de la filiation,
quelque chose peut alors s'instituer et
la
société des fils de se constituer dans un même
mouvement
dialectique !
[…]
Pierre Legendre
souligne cette séparation de la dimension signifiante
dans
"l'avènement d'une conception bouchère de la filiation",
chez les nazis, par une "mise en scène de la filiation comme
pure
corporalité", qui a pour effet de rompre "la ligature
généalogique,
qui noue le corps et la parole". Dé-Raison nazie qui scinde les
rapports signifiants des liens biologiques, et de corps, - au sens de
ce
qui prend corps de l'incorporation signifiante primordiale, du fait que
c'est du langage que du biologique se corporéise, - il n'est
plus
question : "il ne saurait désormais être question que de
viande
humaine".
[…]
La
1ère opération,
Einverleibung
: une modalité identificatoire inaugurale, un premier lien
signifiant
du fils au père, "par le mot qui est déjà une présence
faite d'absence". […] En second mouvement logique : une
modalité
identificatoire d'un registre différent assure la connexion des
fils entre eux, c'est le trait, la marque à partir desquels
surgira
le nom du totem, trait unaire, symbolique, qui permet
aux
fils de s'unir comme membres du clan, trait unaire support de
l'idéal
du moi, à partir d'un point de renoncement à la
jouissance
qui fait institution subjective. C'est de la place vide, la
première,
que les fils peuvent désormais apprendre à se compter et
à compter. La dimension unaire du père en
tant
qu'il est le seul à échapper à la castration,
l'au-moins-un
à n'être pas soumis à la fonction phallique, va se
retrouver par ce rapport d'inclusion, d'identification positive en
chacun
de nous, comme ce point de hors-sens, ou d'ab-sens de l'unaire en tant
que tel, point d'exception, d'exclusion, d'où le père va
pouvoir prendre ensuite comme fonction de donner du sens, et à
partir
de quoi les fils s'organisent et se reconnaissent tels en se
référant
tous au même meurtre du même père.
En 1963,
durant la séance
unique du séminaire interrompu cette année-là "Les
Noms-du-Père", Lacan
dégage
la double fonction du père, à partir du mythe freudien du
père de la horde : au père, animal, celui
d'où se produit l'identification primordiale, l'identification
de
l'amour, celui que l'on retrouve dans les phobies
infantiles, "la phobie n'est qu'un retour", se noue
le
père comme nom, à partir de quoi s'institue la subjectivité,
le père ne comptant que comme signifiant, père tué
justement parce qu'impossible, intenable, donc
désormais absent et ne valant plus que par son nom, limite
apportée
en réponse à l'énigme de la jouissance
originelle.
Après qu'il est revenu sur
la fonction du petit a, il recentre son propos autour de
"l'inévitabilité"
de cette question du père,
restée
en suspens depuis Freud, tout en critiquant ce terme même de
"question
du père": mauvaise formule, voire
même
contresens puisqu'il
ne peut être question
de
la question du père, pour la raison que nous sommes
au-delà
de la formule que nous puissions formuler comme question [...] Il est
clair
que l'Autre ne saurait être confondu avec le sujet qui parle au
lieu
de l'Autre, ne fût-ce que par sa voix, l'Autre, s'il est ce que
je
dis, le lieu où ça parle, il ne peut poser qu'une sorte
de
problème : celui du sujet d'avant la question.
Le point essentiel de cette
séance
unique des Noms-du-Père, jalon qu'il pose pour n'y
revenir
en fait qu'avec "Les Non-Dupes errent", dix
ans
plus tard, est donc cette articulation nouvelle entre des registres
différents,
réel et symbolique, père réel et père
signifiant,
ne comptant que comme Nom-du-Père, etc. Si mythiquement, le
père
ne peut être qu'un animal, le père primordial, le
père
d'avant l'interdit de l'inceste ne peut être avant
l'avènement
de la culture, et conformément au mythe de l'animal sa
satisfaction
est sans fin : le père est ce chef de horde.
Mais qu'il l'appelle totem,
et
justement à la lumière des progrès apportés
par la critique de l'anthropologie structurale de Lévi-Strauss
qui
met en relief l'essence classificatoire du totem, ce qu'il faut en
second
terme, c'est mettre au niveau du Père la fonction
du nom.
Père de la loi et du
désir
conjoints, nécessités l'un par l'autre de l'inceste,
sur
la supposition de la jouissance pure du
père
comme primordiale.
Par cette
identification primordiale,
cette incorporation/dévoration du père du repas
totémique,
c'est le père comme absent qui devient présent en chacun.
Cette imaginarisation proposée par Freud rend compte du fait que
c'est par son absence que le père mort, de l'ordre du Un, est
ainsi
présentifié : de là se constitue la
temporalité.
Le Un, comme vide, est de l'ordre du réel qui vient faire trou
dans
le symbolique - et de ce fait devient marque symbolique ! - et permet
ainsi
par sa fonction séparatrice, sur le mode d'une identité
à
du non-identique, de faire lien commun, métonymiquement parlant,
entre les uns que sont les fils. Autrement dit, jamais deux sans
trois
…
Ainsi peut
s'établir par
ce signifiant unaire de l'articulation signifiante en tant que telle,
par
sa coupure
effective,
la fonction de l'échange et de la parole d'où se fonde la
communauté humaine.
Désir et temporalité
Avec les trois
modalités
de l'identification telles que Freud les précise depuis son Totem
et Tabou à la seconde topique (sous le mode de l'Einverleibung,
inaugurale du procès symbolique, sous le mode de
l'unarité
du trait, constitutive de la communauté sociale, et sous celui
par
lequel le sujet se constitue comme désir, "mode d'identification
original" qui est celui de l'hystérique), une remarque permet de
souligner en ce point la relation entre désir et
temporalité,
telle que Lacan la met en relief dans son enseignement, en 1961/62 ;
allons
directement à la fin de ce parcours suivi dans ce
séminaire
sur l'identification : il s'appuie à nouveau sur la structure de
l'homme
aux loups, à partir de ce rêve des loups, pour
rappeler
que l'objet du désir est numérique, - à
défaut
d'être dénombrable - en ce sens qu'il "porte le nombre
avec
lui comme une qualité". Et il distingue cette fonction,
dite
de l'unarité, celle du nombre et de la temporalité
:
"ce que nous trouvons, c'est
assurément
ici l'espace même topologique qui
définit
l'objet du désir, il est probable que ce nombre étant
inhérent
n'est que la marque de la temporalité inaugurale qui constitue
ce
champ," de cet élément temporel, du temps
développé,
ie
ici linéaire, et de son mode discursif,ce qui caractérise
le double, c'est la répétition - si l'on peut dire -
radicale
; il y a dans sa structure le fait de deux fois le tour et le nœud ici
constitué dans ce deux fois le tour, c'est à la fois cet
élément du temporel, de temporel puisqu'en somme la
question
reste ouverte de la façon où le temps
développé
qui fait partie de l'usage courant, où notre discours s'y
insère
;
[…]
C'est la
fonction de la lettre et
la structure logique du signifiant qu'il avance alors comme
réponse
avec "la possibilité logique de la constitution de l'objet
à
la place même de cette différence du signifiant avec
lui-même,
dans son effet subjectif". Le sujet est uniquement
coupure
de cet objet en ce point de perte du signifiant, en ce point de
défaillance
de l'Autre, en ce point de non-sens ou d'impossible à dire.
C'est
dans le temps même où de l'objet vient à se
constituer,
dans sa fonction de coupure, barre, intervalle séparant S1 et
S2,
comme une imaginarisation de ce trait pur symbolique de l'unaire, que
du
sujet vient alors s'y articuler, dans cette relation
particulière
du fantasme, ($ à a), propre à la névrose. Il
devient
plus facile à ce niveau de repérer en quoi une
défaillance,
un déficit de cette étape logique-là, au niveau du
point où opère l'unarité, peut ne pas permettre la
constitution du fantasme et caractériser la structure
psychotique.
C'est pourquoi l'on peut dire que le névrosé est normal
dans
sa névrose, dans le désir il a affaire à l'Autre,
et que le psychotique est normal dans sa psychose, dans le
désir
il a affaire au corps, effets de la forclusion,
[…]
Cette
façon dont le négatif
vient à se positiver, dont une absence vient à se
symboliser
comme présence, - sans oublier que ce négatif, cette
absence
ne sont posés comme antécédents nécessaires
qu'après-coup, du fait même de la Bejahung,
affirmation
primordiale qui les suscite tels - cette dialectique de l'absence et de
la présence que vient métaphoriser la construction du
refoulement
originaire est illustrée d'un exemple simple, celui du cri et du
silence : le cri n'est pas produit sur fond de silence, au contraire
c'est
le cri qui "fait le gouffre où le silence se rue", le cri qui
est
cause du silence en s'y abolissant, "il le fait surgir, il lui permet
de
tenir la note, c'est le cri qui le soutient, et non le silence, le cri.
[...] Le cri, là, peut-être nous donne l'assurance de ce
quelque
chose où le sujet n'apparaît plus que comme
signifié
[...] dans cette béance ouverte qui [...] se manifeste comme la structure
de l'Autre."
Et Lacan de
préciser dans la
suite du séminaire la façon dont le sujet surgit comme le
signifié de cette
coupure où il disparaît, s'introduit comme présence
du manque...
Ainsi, de
même que le père
originaire, le "vrai père est le père mort",
n'existe pas en soi, ne fonctionne qu'incorporé par les fils, le
signifiant unaire est de structure le seul à ne pas renvoyer
à
un autre puisqu'il est lui-même cette fonction d'articulation, de
"représenter pour...", il n'existe pas en soi, de la même
façon, le zéro est aussi ce qui n'existe pas en soi mais
ne vaut que par sa présentification dans tout nombre,
d'où
se fonde par sa récurrence implicite la suite des nombres.
Passage du cardinal à l'ordinal
"Il est
saisissant [...] que l'ordre
(entendons : l'ordinal) dont j'ai effectivement frayé la voie
dans
ma définition de la répétition et à partir
de la pratique, est passé tout à fait dans sa
nécessité
inaperçu de mon audience."
[…]
Ainsi en
arrive-t-on à cette
équivalence logique entre la fonction du père, celle du
zéro,
ou celle du signifiant unaire, - en un mot l'unarité - dans le
passage
du signifiant père au signifiant fils, dans le passage du
zéro
au un, dans le passage du S1 au S2. Reste à préciser
comment
s'opère le passage du cardinal à l'ordinal, autrement dit
le passage d'où s'institue la société des fils,
d'où
s'introduit la série indéfinie des nombres naturels,
d'où
s'articule toute la chaîne signifiante, d'où s'instaure la
temporalité...
[…]
Cette
équivalence logique
est en l'occurrence explicitée par Lacan à la fin du
séminaire
"D'un discours qui ne serait pas du semblant": alors que "la
mère,
dans sa lignée, est innombrable, [...) parce qu'il n'y a pas de
point de départ", le père, lui, n'est jamais que
référentiel
et rejoint ce "point d'aperception de la série des nombres
naturels".
C'est à partir des axiomes de Peano que Lacan insiste sur la
nécessité
de la fonction du zéro pour poser le successeur ;
"l'équivalence
logique de la fonction du père est très
précisément
ceci, cette fonction du zéro trop souvent oubliée. [...]
Ce zéro est absolument essentiel à tout repérage
chronologique
naturel. Et alors nous comprenons ce que veut dire le meurtre du
père.
Il est curieux, singulier, que ce meurtre du père
n'apparaisse
jamais." Etc.
Le point
important ici mis en relief
pour éclairer ce passage à l'ordinal et la structure de
l'échange
qui caractérise toute société humaine
réside
dans le fait que cette fonction strictement référentielle
du père ou de l'unarité du signifiant reste toujours
implicite,
voilée, comme oubliée dès qu'elle est mise en
oeuvre
dans l'interlocution et la temporalité chronologique : "Qu'on
dise reste oublié derrière ce qui se dit dans ce qui
s'entend."
Ce
recouvrement, cet escamotage
de la dimension signifiante unaire comme de la modalité de la
fonction
paternelle, dans le système d'échange de la parole, se
produit
à l'instar de la confusion entre valeur d'usage et valeur
d'échange
ou entre temps de travail nécessaire et temps de travail extra
dans
le système de production capitaliste ; c'est
ce
à partir de quoi Lacan conceptualise le plus-de-jouir,
sur le modèle de la plus-value marxiste, plus-de-jouir qui
surgit
de cette transformation métaphorique de l'unarité,
nécessitée
par les lois de la structure d'échange, pour que de
l'échange
puisse effectivement avoir lieu ; pour reprendre des termes de Frege,
c'est
comme si cette fonction de l'unarité, purement symbolique,
devenait
elle-même argument d'une nouvelle fonction lors de ce changement
de registre, lors de ce nouage à l'imaginaire.
Ainsi la
psychanalyse s'appuie-t-elle
véritablement sur le caractère "modal, existentiel comme
tel" de cet énoncé de l'Etourdit, caractère
modal qui demeure masqué quand on en reste au niveau d'une
logique
propositionnelle classique ; cette dimension de la logique des valeurs
modales rejoint la cardinalité du nombre en ce sens que l'une
comme
l'autre ne se fondent que d'une béance initiale, d'un vide
négatif
positivé comme manque, d'une absence positivée comme
présence.
[…]
Ainsi, la
fonction du trait unaire
du cardinal, de l'effacement duquel va se désigner le sujet, ne
devient effective et opératoire que dans son actualisation dans
l'ordinal : le passage du singulier au collectif est organisé
par
cette fonction du père absent, ce "Un-père" tué
puis
dévoré, auquel les fils vont tous, un par un, de la
même
façon idéelle puis selon les méandres particuliers
de leur singularité symptomatique, se référer
après
l'avoir incorporé, ce trait d'identification, ce trait de
l'idéal,
fait lien social entre eux comme Freud l'explique dans sa Massenpsychologie,
"le collectif n'est rien que le sujet de
l'individuel".
La fonction dite unaire par
où
s'engage le procès symbolique où s'inscrit un sujet se
spécifie
d'abord d'une double relation : d'une part, ce rapport d'inclusion
identificatoire
par incorporation (Einverleibung), d'autre part le fait que ce
qui
est incorporé est de l'ordre d'un rien, c'est le père
mort,
le père en tant qu'il n'est plus là, autrement dit les
fils
incorporent, mangent du "rien"!
C'est alors que peut s'effectuer
le passage du cardinal à l'ordinal, ie ce par quoi la
communauté
des fils se constitue, dans la mesure où ils sont intimement
liés
par cette référence commune au père mort, à
la fois présente, nécessaire, opératoire, et
toujours
oubliée dès qu'ils font lien social, comme les
signifiants
- binaires - peuvent s'enchaîner, s'articuler entre eux dans la
mesure
où la modalité unaire reste implicitement à
l'oeuvre
en chaque élément de toute la chaîne signifiante.
En d'autres
termes, le Un venant
métonymiquement s'articuler en chaque signifiant est
caractérisé
par sa fonction de pure différence, de coupure, de
séparation,
ce qui se représente par la barre portée sur le grand
Autre,
- S(A barré) - duquel il n'est plus dès lors que
l'élément
soustrait, le signifiant manquant, l'au-moins-un à
échapper
à la castration, ce qui s'écrit à l'aide des
quanteurs
de la sexuation : $ x non(F x)… C'est à proprement parler cette
fonction disjonctive qui permet la conjonction et la cohésion
imaginaire
des fils, des uns semblables, - ie de tout sujet soumis
à
la castration : " x (F x) - de se différencier, de se
reconnaître,
de se nommer, de se compter, de vivre enfin.
[…]
C'est cette même fonction
dont
la défaillance signale la psychose, - car son
absence complète, en terme de forclusion, pose question : si
nulle
articulation modale, nulle fonction d'échange ne se mettent en
oeuvre
pour un être humain, que reste-t-il ? C'est là que
l'idée
avancée par Nasio d'une forclusion locale me semble tout
à
fait pertinente pour rendre compte des effets cliniques de cette
défaillance
symbolique particulière et contourner cet écueil
lié
à la notion d'une forclusion radicale ne rendant guère
compte
d'une clinique différentielle des psychoses, si radicale qu'il
ne
resterait que l'état de mort, ou peut-être certains
"cas-limite"
d'enfants sauvages. En effet, sans unarité,
rendant
possible un minimum d'échange, peut-on encore parler
d'humanité
?
Mais les termes qu'il utilise
sont,
à mon avis, tout à fait impropres quand il tente ainsi
à
juste titre de décrire "un mécanisme local,
déterminant
des faits locaux". En effet, la forclusion, justement entendue comme
mécanisme,
soit ici dans l'acception d'une fonction symbolique, ne peut en aucun
cas
- au même titre d'ailleurs que l'opération symbolique de
la
castration - passer ainsi au pluriel, "des castrations",
ni être partielle ou totale, locale ou
généralisée,
etc. elle est ou n'est pas effective, elle opère, est mise en
jeu
comme fonction ou non, point ! C'est là confondre
l'opération
elle-même et ses effets, et faire glisser subrepticement de ce
qui
est de l'ordre d'une opération purement symbolique au niveau de
son imaginarisation et des effets qui s'en trouvent produits.
Par contre, la forclusion peut
opérer effectivement en divers points de la structure, et
à
divers moments logiques dans le procès de symbolisation, depuis
sa forme la plus massive rencontrée dans la
schizophrénie,
jusqu'à des effets très ponctuels dans le cas de certains
délires réduits à un champ extrêmement
limité
de la réalité. Envisagée dans cette perspective,
la
"forclusion locale", telle que Nasio en a l'intuition, mérite
notre
attention pour rendre compte des effets cliniques repérables
dans
le champ des psychoses et je préfère plutôt parler
de forclusion en termes structurels, à divers moments logiques,
pour éviter l'impasse d'une pente fréquente à la
spatialisation,
selon un raisonnement réducteur obéissant plus aux lois
d'une
logique propositionnelle qu'il ne tente de répondre aux
structures
freudiennes et à la logique asphérique que
nécessite
la psychanalyse.
... C'est donc cette même
fonction dont la défaillance ou l'insuffisance signeraient un
état
psychotique : difficulté pour un psychotique à modaliser
ses énoncés, difficulté de l'ordre de
l'existentiel,
ce que Lacan désignait déjà en 1960, treize ans
avant
l'Etourdit, comme ce "défaut d'existence".
1.
A.KOJEVE : Esquisse d'une phénoménologie du droit, Paris,
NRF, Gallimard, 1981. Kojève rédigea ces pages au cours
de l'été
1943, à Gramat (Lot), où il était allé voir
la famille d'Eric Weil.
2.
J.LACAN : Cf. "Subversion du désir et dialectique du
désir",
in Ecrits, op.cité, 1966, (p.818), l'Ethique (16 mars 1960), le
Synthome (avril 1976), etc.
3.
D'après B. CYRULNIK : De la parole comme d'une molécule,
Seuil, Essais, Points, Paris 1995 (p.55).
4.
J.LACAN "Le temps logique et l'assertion de certitude
anticipée",
1945, in Ecrits, op.cit. p.197
5.
S.FREUD "Le refoulement" et "l'inconscient", in
Métapsychologie,
1915, op.cit.
6.
J.LACAN : "D'un Autre à l'autre", op.cit. séance du
14/5/69
7.
J.LACAN : ibid. séance du 4/12/68
8.
S.FREUD : "Extrait de l'histoire d'une névrose infantile"
(l'homme
aux loups), 1918, in Cinq psychanalyses, Paris, P.U.F. 1954,
pp.325/420,
citation : p.399.
9.
C.S.PEIRCE : "Première lettre à lady Welby", 1904, in
Ecrits
sur le signe, Paris, Seuil, 1978, pp.20/35, cf. en particulier
n°8.328
et 8.329, pp.22/24
10.
E.BENVENISTE : "Problèmes de linguistique
générale",
T.2, Paris, Gallimard, NRF, 1974 : chapitre IV, pp.67/88, "Le langage
et
l'expérience humaine", paru in Diogène, n°51,
juillet-sept.
1965, pp.3/13
11.
E.BENVENISTE : ibid. p.70
12.
ibid. p.67 et p.69
13.
E.BENVENISTE : op.cit. p.73
14.
E.BENVENISTE : "L'homme dans la langue", 1958, in Problèmes de
linguistique
générale, Tome 1, Gallimard, Paris, 1966, pp.258/266, cf.
p.263
15.
J.LACAN : "Problèmes cruciaux...", op.cit. séance du
24/2/65
16
. Cf. J.LACAN : "L'Etourdit", op.cit.
17
. E.BENVENISTE : ibid. T.2, p.72 et pp.70/71
18.
Cf. CA : Effets cliniques de la forclusion : crépuscule de la
réalité
et déclenchement délirant, Paris, 1990.
19.
J.LACAN : "Les formations de l'inconscient", séminaire
inédit,
22/1/58.
20.
ibid. 29/1/58
21.
ibid. le 15/1/58 ; voir aussi :
- pour la
métaphore,
à propos de Booz, le 13/11/57.
- pour
la métaphore paternelle, les 15/1/58, 22/1, 9/4
- et à
propos du père : 12/3 et 25/6/58
22.
J.LACAN : "La relation d'objet", séminaire inédit,
1956/57,
en particulier sur la fonction du père : séances des
12/12/56,
9/1, 16/1, 23/1/57, 6/3 et 19/6/57.
23.
Cf. CA : "Passage du cardinal à l'ordinal", in "Névrose
et
psychose, approche différentielle de Freud", Paris, 1989.
24.
J.LACAN: "Question préliminaire..." op.cit. p.558
25.
ibid. p.558
26.
Cf. J.DOR : op.cit. ch.10 "le symptôme comme processus
métaphorique"
27.
J.LACAN : "Fonction et champ de la parole et du langage en
psychanalyse",
26/27 septembre 1953, in Ecrits, op.cit. pp.237/322
28.
J.LACAN : "L'Instance de la lettre dans l'inconscient", op.cit. p.528
29.
Sur ce chapitre, que je ne développe pas ici, voir en
particulier
:
- V.PROPP :
"Morphologie du conte" 1928, Seuil Paris 1965, coll.Points, n°12
-
C.LEVI-STRAUSS
: "La structure des mythes", in Anthropologie structurale I, 1958,
Paris,
Plon, ch.XI, pp.227/255 ; et aussi : "Les Mythologiques" I à IV,
Paris, Plon, 1964 à 1971, "La Pensée sauvage", 1962,
Paris,
Plon, "Les structures élémentaires de la parenté",
1971, Paris, Mouton, "Anthropologie structurale II", 1973, Paris, Plon.
30.
S.FREUD : "Totem et Tabou", op.cit. in ch.4, le retour infantile du
totémisme,
p.164
31.
P.LEGENDRE : "Filiation", Leçons IV, suite 2, 1990, Fayard,
Paris,
pp.208/209; voir aussi du même auteur : "Le crime du caporal
Lortie.
Traité sur le père", 1989, Fayard, Paris, "Jouir du
pouvoir",
1976, Paris, Minuit, coll.Critique ; "L'amour du censeur. Essai sur
l'ordre
dogmatique, 1974, Paris, Seuil.
32
. J.LACAN : "Fonction et champ...", in Ecrits, op.cit. p.276
33.
J.LACAN : "Les Noms-du-Père", séance du 20 novembre 1963,
séminaire inédit. Il s'agit d'un point pivot dans
l'oeuvre
de Lacan : le séminaire interrompu en tant que tel, - il va
proposer
le reste de l'année 63/64 "Les quatre concepts..." à
l'E.N.S.
- suite aux relations conflictuelles entre la Société
psychanalytique
de Paris et la Société Française de psychanalyse,
et à l'interdiction votée la nuit
précédente
de poursuivre ce séminaire à Sainte-Anne.
34.
J.LACAN : "Les Noms-du-Père", op.cit.
35.
C'est moi qui souligne.
36.
J.LACAN : "Les Non-Dupes errent", séminaire inédit,
1973/74
37.
J.LACAN : "Les Noms-du-Père", op.cit.
38.
C'est moi qui souligne.
39.
ibid. "Les Noms-du-Père".
40.
J.LACAN : "L'Identification", séminaire inédit,
séance
du 20 juin 1962
41
. ibid.
42.
ibid. 20 juin 62
43
Cf. CA : "effets de la forclusion" 1990, voir en
particulier
corps/corporéisation, et Cotard.
44.
J.LACAN : "Problèmes cruciaux ...", op.cit. séance du 17
mars 1965
45.
J.LACAN : "Stuation de la psychanalyse en 1956", in Ecrits, op.cit.
pp.459/491,
citation p.469
46.
J.LACAN : "L'Etourdit", op.cit. p.43
47.
J.LACAN : "D'un discours qui ne serait pas du semblant",
séminaire
inédit, 1970/71, séance du 16 juin 1971
48.
J.LACAN : "L'Etourdit", op.cit. p.5
49.
K.MARX : "Le Capital" T.1, In Œuvres, Economie I, La
Pléïade,
Gallimard 1977, en particulier sur les temps de travail et sur la
plus-value
relative, pp.849/859
50.
Se référer en particulier au séminaire "La logique
du fantasme", sur valeur de jouissance, valeur d'usage,
d'échange,
etc. séances du 12/4, 19/4, 26/4, puis 24, 31/5, et celles de
juin,
surtout le 7/6/67.
51
. S.FREUD : op.cit. ch.7
52.
J.LACAN : "Le temps logique", in Ecrits, op.cit. p.213. Il s'agit
là
d'une référence à la fin de ce texte : "Mouvement
qui donne la forme logique de toute assimilation "humaine", en tant
précisément
qu'elle se pose comme assimilatrice d'une barbarie, et qui pourtant
réserve
la détermination essentielle du "je"...", et d'une note
ajoutée
en bas de page: "Que le lecteur qui poursuivra dans ce recueil revienne
à cette référence au collectif qui est à la
fin de cet article, pour en situer ce que Freud a produit sous le
registre
de la psychologie collective (Massen : Psychologie und Ichanalyse,
1920)
: le collectif n'est rien que le sujet de l'individuel."
53.
Cf. "le chemin qui mène vers l'unarité, père et
temps
dans la question de l'acte... approche psychanalytique de la fonction
du
père et de la temporalité dans les psychoses." (la
modalisation
en défaut) CA, Paris, 1989-91.
54.
J.D.NASIO : "Les yeux de Laure", Paris, Aubier, 1987, pp.107/132
55.
MALSON : "Les enfants sauvages", Paris, 10-18, 1969 ?
56.
J.D.NASIO : op.cit. pp.115/117
57
. J.LACAN : "Remarque sur le rapport de D.Lagache", in Ecrits,
op.cit.
p.670. Il écrit à propos de la forclusion : "C'est dans
la
symphise même du code avec le lieu de l'Autre que gît le
défaut
d'existence que tous les jugements de réalité où
se
développe la psychose n'arriveront pas à combler."