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Catherine Alcouloumbré
octobre 1999
"Nous sommes tous orphelins, vous et moi n'avons pas de père."
A ces mots, le temple et les enfants s'abîmèrent, et tout l'édifice du monde
s'écroula devant moi dans son immensité.
Richter
Il n'y a pas d'autre existence de l'UN que l'existence mathématique.
J.Lacan (Ou pire)
 
Article publié dans les Carnets de l'Ecole de Psychanalyse Sigmund Freud, n° 28, Paris hiver 2000.

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L'abrégé
Dans l'ensemble, mon propos serait une lecture critique - selon ce que les structures freudiennes et cette logique subjective particulière élaborée par Lacan permettent d'en écrire - de la fonction du père telle que ce siècle semble en porter l'émergence, une histoire de père, une drôle d'histoire quand même…
Ce sont là fragments d'une recherche sur l'incidence du discours analytique sur le malaise et les impasses du monde actuel : faisant suite à une analyse critique de la distinction structurelle névrose-psychose, telleque Freud encore neurologue la met déjà en place (années 1890), et à un travail sur la répétition auxfondements de la psychanalyse, ces petits extraits présentent en abrégé la spécificité structurale de la fonction paternelle, telle que Lacan a tenté de la cerner à travers la fonction du nombre, la métaphore paternelle, la mythologie œdipienne, le père mort de Totem et tabou d'où se fonde avec la temporalité la communauté des fils, le passage du cardinal à l'ordinal…
- une version complète est à l'adresse : http://pro.wanadoo.fr/espace.freud/topos/psycha/unar/seminper.htm
Legendre disait avec Lortie qu'il s'agissait de donner statut légalement visible au meurtre et à la représentation du principe de paternité. De fait, ici, c'est la dimension unaire du père que la psychanalyse semble mettre en valeur, avec cet éclairage qui va toujours soulignant la nécessité radicale de cette référence aux noms-du-père dans notre construction sociale et dans la façon dont se sont élaborées nos représentations de la scène fantasmatique de l'interdit. Selon Kojève1, c'est de l'intervention d'un tiers dans les affaires humaines qu'il y a droit. Selon Lacan2, le nom du père est à référer à ce que la religion nous a appris à invoquer. Que l'unarité soit ainsi implicite à la structure ternaire habituelle de la pensée humaine, sous forme de trinité, de un en trois, ou simplement du trois si récurrent dans la plupart des mythologies, permet que la ternarité comme re-présentification de l'absence, représentation de la mort, fasse tenir de ce vide même deux uns en un deux.

Or depuis quand dit-on papa ? Depuis le XIXè siècle !3  En effet le changement de désignation me paraît symptomatique d'un déplacement de la représentation de la fonction du père lors de l'émergence de cette culture industrielle et du salariat, en nouveau lien social, d'où ce paternalisme de rigueur dans la constitution d'un petit monde comme Creusot-Loire, en plein XIXè siècle, et peu avant que n'advienne le triangle œdipien qui depuis supporte bien les bases mêmes de l'identité du sujet, soutenue d'une conception juridique prévalente de l'individu, jusqu'à ce mythe de l'individu en tant qu'il est défini objectivement, en tant qu'il existerait séparément du collectif, dans le cadre de cette idéologie marchande qui lui dénie dans le même temps toute subjectivité au nom des nécessités du marché. Nous en voyons une des dérives actuelles avec l'ego-psychology, les diverses notions de moi autonome et autres aberrations comme les présumées thérapies comportementalistes parfois proposées aux autistes par exemple.

Depuis quand se récite le Notre père, le singulier d'un père qui conjoint, unit le pluriel des frères notre… Comment appelle-t-on le/son père selon les époques ? Etc.
Une généalogie resterait à préciser du père dans sa dimension ternaire.
Quel père surgit du salariat et de la coupure où nous a plongés d'abord la naissance de la science moderne, puis l'industrialisation et le passage au salariat du XIXè ? De quel refoulement collectif, ou Verleugnung collective, s'agirait-il dans cette insistance actuelle autour des failles de ladite référence paternelle, à travers l'évolution des représentations de la fonction paternelle, autour de cette reconstruction d'une mythologie du père, voire du patriarche, qui viendrait après-coup justifier l'idéal individualiste et marchand que brandit et impose le monde productiviste actuel, malentendu selon la façon de faire fonctionner la différence, la fonction de séparation, de coupure ?
Pratiques de l'exclusion, ségrégation, lutte des sans-papiers et tout le mouvement des sans… sous toutes ces formes : malaise dans la civilisation, aux fondements de la psychanalyse, une affaire de raison.

 
 

 L'après faisait antichambre, pour que l'avant pût prendre rang.4
La particularité temporelle inhérente à la logique du signifiant, telle que l'opération de la répétition en indique la voie, peut s'éclairer de la façon dont le zéro est à la fois un antécédent nécessaire au un et n'est produit que dans l'après-coup par le un, qui en supporte ainsi son existence contingente.
Cette dialectique de l'après-coup - telle que Freud la met en évidence à propos du refoulement5 en 1915 - est celle par laquelle toute affirmation, dans l'acception de la Bejahung primordiale, nécessite de poser une négation, une absence qu'elle présentifie, positivise, en la suscitant dans le même temps comme antécédence d'où elle s'originerait, d'où elle serait produite.
Et c'est là toute la question de la présentification de l'absence du père mort à partir du mythe de Totem et Tabou, d'où l'intérêt des travaux de Frege qui aborde le zéro par le concept de non-identique à soi-même, au sens de non-fondé dans une antériorité construite sur du un originaire, divin, etc. Et de là s'engendre sans difficulté la suite naturelle infinie des nombres par l'opération du successeur, qui à tout nombre n fait succéder n+1, sachant qu'aucun nombre fini ne se succède à lui-même dans la suite naturelle des nombres, (n°83).
[…]
L'intérêt de la démarche de Frege, de se situer à l'époque dans cette perspective anti-psychologique, réside ici dans la remise en cause d'un point zéro qui serait d'origine, d'un dieu créateur, ouvrant ainsi le pas à une réflexion sur une logique de l'après-coup qui pose donc toute cause comme absence et nécessitée par après d'une positivité.
[…]
C'est en ce sens que se rejoint cette logique subjective particulière que Lacan élabore à partir de la logique du signifiant : cette fonction de coupure qui se répète dans le passage du zéro au un par l'identification à du vide, à du non-identique à soi-même, opère de la même façon dans la chaîne signifiante, de par la structure même du signifiant qui comprend cette altérité du signifiant à lui-même, du fait qu'il ne saurait par définition se signifier lui-même.
De cette fonction de coupure - à l'oeuvre de par l'articulation unaire inhérente et implicite à tout signifiant, ie ce qui opère comme fonction de renvoi d'un signifiant à l'autre, en assurant donc métonymiquement une continuité syntagmatique - du sujet peutse produire, au niveau de l'énonciation, - soit ce que Lacan désigne par le dire il n'y a de sujet que d'un dire - :
[…]
Sujet qui s'articule à ce que Lacan appelle l'objet a, soit ce qui dans cette division viendrait à la place du non-identique à soi-même, l'objet a se représentant par exemple comme la fonction de la barre sur $, ou comme une objectalisation de la fonction non-identique à soi-même implicite à la structure du signifiant proprement dit, ie du signifiant binaire. Cela renvoie au trait unaire.
En suivant ce raisonnement un pas plus loin, ne pourrait-on alors considérer que ce qui est en jeu dans le passage du zéro au un, cette fonction de coupure serait implicite à la structure du nombre, de tout nombre dans la suite ordinale, en tant que caractéristique unaire inhérente au cardinal, articulation unaire toujours implicitée dans la continuité même qu'elle assure et rend possible de la suite des nombres ?
[…]
La théorie freudienne du refoulement (1915) met en évidence cette même dialectique de l'après-coup. Elle est ensuite précisée en 1918, avec l'Homme aux loups et toutes les questions de Freud autour de la réalité historique d'une scène inaugurale ou de l'hypothèse d'une reconstruction après-coup.
Cette logique de l'après-coup tient d'ailleurs une place cruciale chez Freud qui ne cesse d'y revenir, tout au long de sa vie, avec ses douloureuses questions autour du père primitif de Totem et Tabou, à propos de son Moïse, etc.
[…]
C'est en 1918, avec l'Homme aux loups qu'il la cerne davantage à partir de son doute entre la réalité historique effective (Wirklichkeit) d'une scène inaugurale, primitive, - à l'instar de la scène traumatique d'Emma avec les commis dans la boutique, scène réelle, oubliée, qu'il s'agit de retrouver - et l'hypothèse d'une reconstruction après-coup élaborée à partir du célèbre rêve des loups, à 4 ans, sans que rien ne vienne justifier la réalité historique du coït a tergo parental, quand il avait un an et demi.
Fantasme ou événement réel ? question cruciale dans la découverte analytique - sans qu'il parvienne alors à trancher : Il n'est au fond pas très important que ceci soit tranché.
[…]
Le refoulement originaire dans un premier temps logique est produit nécessairement par le refoulement à proprement parler et c'est l'escamotage de ce moment logique qui permet en fait de l'imaginariser comme antérieur au refoulement secondaire. C'est la structure même du discours et de l'échange qui produit de cette façon ce qu'elle va constituer comme nécessairement déjà là, antécédent.
[…]
Ainsi, le refoulement originaire n'est que supposé par l'après-coup de ce qui s'est déjà constitué, par l'après-coup du refoulement proprement dit. Dans cette logique de la production signifiante, le refoulement originaire serait la mise en jeu de la structure du vide.
[…]
Le trait unaire n'est pas sans évoquer ce que Peirce définit comme priméité, firstness, en la distinguant de la secondéité ou de la tiercéité : la priméité est le mode d'être de ce qui est tel qu'il est, positivement et sans référence à quoi que ce soit d'autre, concept difficile à saisir dans la mesure où là encore - comme pour l'unarité signifiante - on n'a jamais accès directement à cette possibilité positive particulière sans rapport à quoi que ce soit d'autre. Après divers exemples comme la qualité de rouge, l'idée de dureté, considérées hors tout point de vue subjectif, est évoqué le temps : l'idée de l'instant présent, auquel, qu'il existe ou non, on pense naturellement comme à un point du temps où aucune pensée ne peut prendre place ou aucun détail ne peut être séparé, est une idée de Priméité.
[…]
Cette idée de présent comme idée de priméité n'est pas sans relation avec ce que Benveniste distingue comme temps spécifique de la langue, alors qu'il se propose d'éclairer deux catégories fondamentales du discours, d'ailleurs conjointes nécessairement, celle de la personne et celle du temps, hors des pièges du psychologisme.
[…]
Benveniste précise les différences de structure entre temps physique, chronologique, dont il explicite les trois conditions stative, directive et mensurative, ce temps linéaire qui répond à une conception spatialisée, kantienne en quelque sorte, dont un raisonnement géométrisant pourrait rendre compte, partes extra partes, et temps linguistique, "organiquement lié à l'exercice de la parole", qui "se définit et s'ordonne comme fonction du discours", et à ce titre est sui-référentiel.
C'est du "présent linguistique", fonction temporelle singulière à l'oeuvre "dans l'acte de parole dans le procès de l'échange", que peuvent s'engendrer les autres dimensions temporelles, la suite des événements, la perception que nous avons de la durée, et toute l'organisation sociale du temps.
[…]
Ce que la logique de l'après-coup et l'opération de la répétition mettent en évidence du rapport du sujet à la chaîne temporelle du discours, "la rétroaction, c'est ceci, ce moment d'engendrement d'un temps qui pourra enfin être linéaire et dans lequel peut-être on pourra vivre",
[…]
C'est la façon dont opère cette fonction temporelle particulière, dite "linguistique", pour engendrer et donner son axe, dans le même mouvement, - voire le contenir, en capitonner le déroulement fuyant - au temps social, au temps chronologique, tout en y demeurant implicitée, voilée, toujours escamotée, comme l'énonciation reste oubliée derrière l'énoncé du discours.
Ce qui permet à Benveniste d'avancer que "l'organisation sociale du temps chronique est en réalité intemporelle", puisque "tout est dans le temps, hormis le temps lui-même."
[…]
Ne serait-ce pas cette fonction du présent linguistique ainsi défini qui, sur le mode de la fonction unaire du signifiant, ferait défaut ou opérerait différemment dans la psychose, défaillance d'ordre symbolique repérable seulement aux effets cliniques qu'elle produirait dans le champ des psychoses ? En effet, c'est de l'observation récurrente d'un rapport particulier à l'actualité, et de perturbations singulières dans la temporalité chez bon nombre de patients psychotiques rencontrés que s'est constituée en fait cette réflexion et mon parti-pris initial d'aborder cette question par le versant de la répétition.


La métaphore paternelle

Comment Lacan, dans son enseignement, pose-t-il la question de la spécificité structurale de la fonction paternelle ?
[…] C'est en ce point, repéré par l'enfant, point de manque d'où l'Autre désire, à cette place symbolique, qu'intervient - ou non - l'opération de la métaphore paternelle :
[…]
En 55, en tant que signifiant le père est mort ; en 57/58, second pas lors de son enseignement avec la structure de la métaphore, "le père est une métaphore", ie un signifiant substitué à un autre signifiant, ce qui s'entend si l'on n'oublie pas que le propre de toute métaphore par définition ne réside pas seulement dans le fait de la substitution signifiante, mais dans l'effet de production qui s'ensuit, effet d'émergence d'une signification nouvelle. Toute métaphore produit plus que les termes là au départ. C'est là sa fonction créatrice. La signification en plus, nouvelle, produite du fait de la métaphore paternelle est la signification phallique.
[…]
C'est des diverses façons dont peut s'opérer le franchissement de ce point nodal que Lacan propose (Cf. séance du 15/1/58) de repérer la voie imaginaire qui mène à la perversion, avec la fixation de se faire le phallus pour la mère, et la voie symbolique de cette métaphore qui caractérise la structure névrotique. De même dans la psychose, c'est lorsque ce manque à être du sujet ne viendrait pas à s'inscrire dans une place symbolique - par cette opération métaphorique - que, toujours impossible à nommer, à désigner, à fixer, cela resterait comme une marge de réel non inscriptible sur le grand Autre, en ce point de manque d'où l'Autre désire, d'où l'Autre se voit barré, ce qui est une lecture de S(A) barré.
[…]
Dans les "formations de l'inconscient", Lacan insiste sur cette distinction déjà mise en place dans le séminaire IV entre le père réel ou imaginaire et cette fonction paternelle qui intervient symboliquement dans le complexe d'oedipe en tant que structure métaphorique. Le signifiant Nom-du-Père est venu se substituer au signifiant primordial du désir de la mère qui fait donc les frais de cette opération en devenant oublié, refoulé. Refoulement originaire au principe même de cette première étape dans le processus de symbolisation, à rapprocher de l'incorporation signifiante, Einverleibung ou identification fondatrice du sujet parlant, telle que le mythe freudien de Totem et Tabou vient en illustrer la structure métaphorique, sorte de contrepartie positive corrélative de cette forme de négation initiale qu'est la Verwerfung, étape d'où s'engendre tout le procès logique de l'accès du sujet au symbolique, ce qui renvoie à la Bejahung primaire.
Le terme de Verwerfung "s'articule dans ce registre comme l'absence de cette Bejahung ou jugement d'attribution, que Freud pose comme précédent nécessaire à toute application possible de la Verneinung, qu'il lui oppose comme jugement d'existence : cependant que tout l'article où il détache cette Verneinung comme élément de l'expérience analytique démontre en elle l'aveu du signifiant même qu'elle annule."
Le terme de Zeichen que relève après Lacan est ici intéressant car il renvoie à cette triple fonction du signifiant, à partir de laquelle Freud constitue l'appareil psychique dès l'Entwurf, et qu'il reprend dans le schéma du ch.7 de "L'Interprétation des rêves", puis dans "Métapsychologie", pour souligner la circularité inhérente à cette fonction signifiante qui se manifeste dans le passage du signe de perception (Wahrnehmungszeichen) à la trace de mémoration (Erinnerungsspur), au représentant de la représentation (Vorstellungsrepräsentanz), aspect triple du signifiant où l'on voit opérer cette fonction implicite de renvoi, - de l'ordre du S1: Zeichen/Spur/Repräsentanz - ou en d'autres termes cette dimension unaire du signifiant, masquée devant ou à travers les représentations explicites, Wahrnehmung/Erinnerung/Vorstellung, - de l'ordre du S2 ou signifiant binaire - qui justement fait défaut dans la psychose, sous le coup de la forclusion :
C'est donc aussi sur le signifiant que porte la Bejahung primordiale, et d'autres textes permettent de le reconnaître, et nommément la lettre 52 de la correspondance avec Fliess, où il est expressément isolé en tant que terme d'une perception originelle sous le nom de signe, Zeichen."
[…]
Le signifiant du Nom-du-Père est en d'autres termes ce signifiant particulier qui vient arrêter dans la chaîne des signifiants le glissement indéfini d'un signifiant à un autre et permettre à un discours de prendre sens, - soit ce qui revient ici au rôle de la signification phallique - par une sorte de capitonnage ;
... ce signifiant particulier qui permet l'accès d'un sujet à la parole, ie que ce dernier vienne comme sujet parlant s'inscrire dans la chaîne signifiante, dans l'intervalle entre deux signifiants, comme signifié de cette unarité implicite à chaque signifiant, puisqu'un "signifiant représente toujours le sujet pour un autre signifiant";
... ce signifiant qui le fait donc advenir comme sujet désirant et par là même irrémédiablement aliéné aux rets des lois de l'ordre signifiant ;
... ce signifiant particulier qui n'est pas sans évoquer dans son passage métonymique à tout autre signifiant binaire la particularité du passage du cardinal marqué du trait unaire à l'ordre - au sens de l'ordinal - binaire, etc.
[…]
D'autre part, c'est dans les mêmes années de son élaboration théorique - alors que le Nom-du-Père est caractérisé par sa fonction métaphorisante - qu'il avance aussi le symptôme comme une structure métaphorique, en 1953, dans le rapport de Rome, ou en 1957, à la fin de "L'instance de la lettre":
Si le symptôme est une métaphore, ce n'est pas une métaphore que de le dire, non plus que de dire que le désir de l'homme est une métonymie. Car le symptôme est une métaphore, que l'on veuille ou non se le dire, comme le désir est une métonymie, même si l'homme s'en gausse. Est-ce à dire qu'il situerait dès lors ce signifiant du Nom-du-Père du côté de la fonction du symptôme, soit comme ce qu'il élaborera plus tard dans le nœud borroméen, comme le quatrième nœud, venant faire tenir ensemble les trois premiers ronds représentant les instances du réel, de l'imaginaire et du symbolique ? N'est-ce pas aussi déjà le fil théorique qu'il reprendra dans le deuxième temps de son élaboration sur les psychoses, vingt ans après le séminaire des psychoses, en 1975, avec Joyce et la notion du synthome ?
[…]
  Il était une fois... mythe et temporalité
"Au commencement était le verbe", selon le texte johannique, "au commencement était l'action" nous dit Goethe...
Tout mythe est en quelque sorte une élaboration pour appréhender un réel inaccessible, un point d'indicible ; sous cette forme d'imaginarisation en réponse à la question énigmatique de l'origine, point d'énigme où l'Autre ne répond pas, là où "ça laisse à désirer", là où il n'est nul garant, en ce point de structure qu'écrit S(A) barré, le mythe comme phénomène de langage, construction discursive et construction logique pour répondre à l'impossibilité du "tout dire", vient donc situer la fonction du père en tant que référentiel, en ce qu'il produit du sens, donne sens au désir de la mère ; de fait le mythe est ce qui fonde la temporalité. C'est en ce sens que peut s'appréhender cette construction du père réel, originaire, comme le refoulement primordial vient à servir de fondement à l'inconscient, résultant lui du refoulement secondaire.
[…]
Le mythe freudien présente le meurtre du père de la horde primitive, jaloux de toutes les femmes qu'il garde pour lui, par les fils envieux s'associant pour en terminer avec une telle tyrannie, et s'ensuit le banquet cannibalique durant lequel ils mangent le cadavre du père. Mais de ce fait la jouissance tant attendue des femmes leur devient inaccessible et du père mort la loi de l'interdit de l'inceste se trouve rétrospectivement instituée : "Le mort devenait plus puissant qu'il ne l'avait jamais été de son vivant ; toutes choses que nous constatons encore aujourd'hui dans les destinées humaines."
L'essentiel dans le mythe du père de la horde primitive réside dans les effets de ce meurtre : le père mort, tout n'est pas permis et l'accès tant désiré à la jouissance se voit à tout jamais interdit. Les fils se découvrent alors frères du seul fait de la production d'un lien signifiant, corrélatif d'un effet de séparation inéluctable de la jouissance de la mère. Et ce père mort vient alors faire retour comme père de l'amour.
[…]
Lacan à l'époque du séminaire sur les psychoses, décentre ce meurtre du fait historique sur le versant strictement mythique, en tant que tout mythe vaut pour sa vérité structurale, et il insiste sur le passage opéré du lien du sang à un lien signifiant : de l'engendrement, de la filiation, quelque chose peut alors s'instituer et la société des fils de se constituer dans un même mouvement dialectique !
[…]
Pierre Legendre souligne cette séparation de la dimension signifiante dans "l'avènement d'une conception bouchère de la filiation", chez les nazis, par une "mise en scène de la filiation comme pure corporalité", qui a pour effet de rompre "la ligature généalogique, qui noue le corps et la parole". Dé-Raison nazie qui scinde les rapports signifiants des liens biologiques, et de corps, - au sens de ce qui prend corps de l'incorporation signifiante primordiale, du fait que c'est du langage que du biologique se corporéise, - il n'est plus question : "il ne saurait désormais être question que de viande humaine".
[…]
La 1ère opération, Einverleibung : une modalité identificatoire inaugurale, un premier lien signifiant du fils au père, "par le mot qui est déjà une présence faite d'absence". […] En second mouvement logique : une modalité identificatoire d'un registre différent assure la connexion des fils entre eux, c'est le trait, la marque à partir desquels surgira le nom du totem, trait unaire, symbolique, qui permet aux fils de s'unir comme membres du clan, trait unaire support de l'idéal du moi, à partir d'un point de renoncement à la jouissance qui fait institution subjective. C'est de la place vide, la première, que les fils peuvent désormais apprendre à se compter et à compter. La dimension unaire du père en tant qu'il est le seul à échapper à la castration, l'au-moins-un à n'être pas soumis à la fonction phallique, va se retrouver par ce rapport d'inclusion, d'identification positive en chacun de nous, comme ce point de hors-sens, ou d'ab-sens de l'unaire en tant que tel, point d'exception, d'exclusion, d'où le père va pouvoir prendre ensuite comme fonction de donner du sens, et à partir de quoi les fils s'organisent et se reconnaissent tels en se référant tous au même meurtre du même père.
En 1963, durant la séance unique du séminaire interrompu cette année-là "Les Noms-du-Père", Lacan dégage la double fonction du père, à partir du mythe freudien du père de la horde : au père, animal, celui d'où se produit l'identification primordiale, l'identification de l'amour, celui que l'on retrouve dans les phobies infantiles, "la phobie n'est qu'un retour", se noue le père comme nom, à partir de quoi s'institue la subjectivité, le père ne comptant que comme signifiant, père tué justement parce qu'impossible, intenable, donc désormais absent et ne valant plus que par son nom, limite apportée en réponse à l'énigme de la jouissance originelle.
Après qu'il est revenu sur la fonction du petit a, il recentre son propos autour de "l'inévitabilité" de cette question du père, restée en suspens depuis Freud, tout en critiquant ce terme même de "question du père": mauvaise formule, voire même contresens puisqu'il
ne peut être question de la question du père, pour la raison que nous sommes au-delà de la formule que nous puissions formuler comme question [...] Il est clair que l'Autre ne saurait être confondu avec le sujet qui parle au lieu de l'Autre, ne fût-ce que par sa voix, l'Autre, s'il est ce que je dis, le lieu où ça parle, il ne peut poser qu'une sorte de problème : celui du sujet d'avant la question. Le point essentiel de cette séance unique des Noms-du-Père, jalon qu'il pose pour n'y revenir en fait qu'avec "Les Non-Dupes errent", dix ans plus tard, est donc cette articulation nouvelle entre des registres différents, réel et symbolique, père réel et père signifiant, ne comptant que comme Nom-du-Père, etc. Si mythiquement, le père ne peut être qu'un animal, le père primordial, le père d'avant l'interdit de l'inceste ne peut être avant l'avènement de la culture, et conformément au mythe de l'animal sa satisfaction est sans fin : le père est ce chef de horde.
Mais qu'il l'appelle totem, et justement à la lumière des progrès apportés par la critique de l'anthropologie structurale de Lévi-Strauss qui met en relief l'essence classificatoire du totem, ce qu'il faut en second terme, c'est mettre au niveau du Père la fonction du nom. Père de la loi et du désir conjoints, nécessités l'un par l'autre de l'inceste, sur la supposition de la jouissance pure du père comme primordiale.
Par cette identification primordiale, cette incorporation/dévoration du père du repas totémique, c'est le père comme absent qui devient présent en chacun. Cette imaginarisation proposée par Freud rend compte du fait que c'est par son absence que le père mort, de l'ordre du Un, est ainsi présentifié : de là se constitue la temporalité. Le Un, comme vide, est de l'ordre du réel qui vient faire trou dans le symbolique - et de ce fait devient marque symbolique ! - et permet ainsi par sa fonction séparatrice, sur le mode d'une identité à du non-identique, de faire lien commun, métonymiquement parlant, entre les uns que sont les fils. Autrement dit, jamais deux sans trois
Ainsi peut s'établir par ce signifiant unaire de l'articulation signifiante en tant que telle, par sa coupure effective, la fonction de l'échange et de la parole d'où se fonde la communauté humaine.

 

Désir et temporalité

Avec les trois modalités de l'identification telles que Freud les précise depuis son Totem et Tabou à la seconde topique (sous le mode de l'Einverleibung, inaugurale du procès symbolique, sous le mode de l'unarité du trait, constitutive de la communauté sociale, et sous celui par lequel le sujet se constitue comme désir, "mode d'identification original" qui est celui de l'hystérique), une remarque permet de souligner en ce point la relation entre désir et temporalité, telle que Lacan la met en relief dans son enseignement, en 1961/62 ; allons directement à la fin de ce parcours suivi dans ce séminaire sur l'identification : il s'appuie à nouveau sur la structure de l'homme aux loups, à partir de ce rêve des loups, pour rappeler que l'objet du désir est numérique, - à défaut d'être dénombrable - en ce sens qu'il "porte le nombre avec lui comme une qualité". Et il distingue cette fonction, dite de l'unarité, celle du nombre et de la temporalité :
"ce que nous trouvons, c'est assurément ici l'espace même topologique qui définit l'objet du désir, il est probable que ce nombre étant inhérent n'est que la marque de la temporalité inaugurale qui constitue ce champ," de cet élément temporel, du temps développé, ie ici linéaire, et de son mode discursif,ce qui caractérise le double, c'est la répétition - si l'on peut dire - radicale ; il y a dans sa structure le fait de deux fois le tour et le nœud ici constitué dans ce deux fois le tour, c'est à la fois cet élément du temporel, de temporel puisqu'en somme la question reste ouverte de la façon où le temps développé qui fait partie de l'usage courant, où notre discours s'y insère ;
[…]
C'est la fonction de la lettre et la structure logique du signifiant qu'il avance alors comme réponse avec "la possibilité logique de la constitution de l'objet à la place même de cette différence du signifiant avec lui-même, dans son effet subjectif". Le sujet est uniquement coupure de cet objet en ce point de perte du signifiant, en ce point de défaillance de l'Autre, en ce point de non-sens ou d'impossible à dire. C'est dans le temps même où de l'objet vient à se constituer, dans sa fonction de coupure, barre, intervalle séparant S1 et S2, comme une imaginarisation de ce trait pur symbolique de l'unaire, que du sujet vient alors s'y articuler, dans cette relation particulière du fantasme, ($ à a), propre à la névrose. Il devient plus facile à ce niveau de repérer en quoi une défaillance, un déficit de cette étape logique-là, au niveau du point où opère l'unarité, peut ne pas permettre la constitution du fantasme et caractériser la structure psychotique. C'est pourquoi l'on peut dire que le névrosé est normal dans sa névrose, dans le désir il a affaire à l'Autre, et que le psychotique est normal dans sa psychose, dans le désir il a affaire au corps, effets de la forclusion,
[…]
Cette façon dont le négatif vient à se positiver, dont une absence vient à se symboliser comme présence, - sans oublier que ce négatif, cette absence ne sont posés comme antécédents nécessaires qu'après-coup, du fait même de la Bejahung, affirmation primordiale qui les suscite tels - cette dialectique de l'absence et de la présence que vient métaphoriser la construction du refoulement originaire est illustrée d'un exemple simple, celui du cri et du silence : le cri n'est pas produit sur fond de silence, au contraire c'est le cri qui "fait le gouffre où le silence se rue", le cri qui est cause du silence en s'y abolissant, "il le fait surgir, il lui permet de tenir la note, c'est le cri qui le soutient, et non le silence, le cri. [...] Le cri, là, peut-être nous donne l'assurance de ce quelque chose où le sujet n'apparaît plus que comme signifié [...] dans cette béance ouverte qui [...] se manifeste comme la structure de l'Autre."

Et Lacan de préciser dans la suite du séminaire la façon dont le sujet surgit comme le signifié de cette coupure où il disparaît, s'introduit comme présence du manque...
Ainsi, de même que le père originaire, le "vrai père est le père mort", n'existe pas en soi, ne fonctionne qu'incorporé par les fils, le signifiant unaire est de structure le seul à ne pas renvoyer à un autre puisqu'il est lui-même cette fonction d'articulation, de "représenter pour...", il n'existe pas en soi, de la même façon, le zéro est aussi ce qui n'existe pas en soi mais ne vaut que par sa présentification dans tout nombre, d'où se fonde par sa récurrence implicite la suite des nombres.


                    Passage du cardinal à l'ordinal
"Il est saisissant [...] que l'ordre (entendons : l'ordinal) dont j'ai effectivement frayé la voie dans ma définition de la répétition et à partir de la pratique, est passé tout à fait dans sa nécessité inaperçu de mon audience."
[…]
Ainsi en arrive-t-on à cette équivalence logique entre la fonction du père, celle du zéro, ou celle du signifiant unaire, - en un mot l'unarité - dans le passage du signifiant père au signifiant fils, dans le passage du zéro au un, dans le passage du S1 au S2. Reste à préciser comment s'opère le passage du cardinal à l'ordinal, autrement dit le passage d'où s'institue la société des fils, d'où s'introduit la série indéfinie des nombres naturels, d'où s'articule toute la chaîne signifiante, d'où s'instaure la temporalité...
[…]
Cette équivalence logique est en l'occurrence explicitée par Lacan à la fin du séminaire "D'un discours qui ne serait pas du semblant": alors que "la mère, dans sa lignée, est innombrable, [...) parce qu'il n'y a pas de point de départ", le père, lui, n'est jamais que référentiel et rejoint ce "point d'aperception de la série des nombres naturels". C'est à partir des axiomes de Peano que Lacan insiste sur la nécessité de la fonction du zéro pour poser le successeur ; "l'équivalence logique de la fonction du père est très précisément ceci, cette fonction du zéro trop souvent oubliée. [...] Ce zéro est absolument essentiel à tout repérage chronologique naturel. Et alors nous comprenons ce que veut dire le meurtre du père. Il est curieux, singulier, que ce meurtre du père n'apparaisse jamais." Etc.
Le point important ici mis en relief pour éclairer ce passage à l'ordinal et la structure de l'échange qui caractérise toute société humaine réside dans le fait que cette fonction strictement référentielle du père ou de l'unarité du signifiant reste toujours implicite, voilée, comme oubliée dès qu'elle est mise en oeuvre dans l'interlocution et la temporalité chronologique : "Qu'on dise reste oublié derrière ce qui se dit dans ce qui s'entend."
Ce recouvrement, cet escamotage de la dimension signifiante unaire comme de la modalité de la fonction paternelle, dans le système d'échange de la parole, se produit à l'instar de la confusion entre valeur d'usage et valeur d'échange ou entre temps de travail nécessaire et temps de travail extra dans le système de production capitaliste ; c'est ce à partir de quoi Lacan conceptualise le plus-de-jouir, sur le modèle de la plus-value marxiste, plus-de-jouir qui surgit de cette transformation métaphorique de l'unarité, nécessitée par les lois de la structure d'échange, pour que de l'échange puisse effectivement avoir lieu ; pour reprendre des termes de Frege, c'est comme si cette fonction de l'unarité, purement symbolique, devenait elle-même argument d'une nouvelle fonction lors de ce changement de registre, lors de ce nouage à l'imaginaire.
Ainsi la psychanalyse s'appuie-t-elle véritablement sur le caractère "modal, existentiel comme tel" de cet énoncé de l'Etourdit, caractère modal qui demeure masqué quand on en reste au niveau d'une logique propositionnelle classique ; cette dimension de la logique des valeurs modales rejoint la cardinalité du nombre en ce sens que l'une comme l'autre ne se fondent que d'une béance initiale, d'un vide négatif positivé comme manque, d'une absence positivée comme présence.
[…]
Ainsi, la fonction du trait unaire du cardinal, de l'effacement duquel va se désigner le sujet, ne devient effective et opératoire que dans son actualisation dans l'ordinal : le passage du singulier au collectif est organisé par cette fonction du père absent, ce "Un-père" tué puis dévoré, auquel les fils vont tous, un par un, de la même façon idéelle puis selon les méandres particuliers de leur singularité symptomatique, se référer après l'avoir incorporé, ce trait d'identification, ce trait de l'idéal, fait lien social entre eux comme Freud l'explique dans sa Massenpsychologie, "le collectif n'est rien que le sujet de l'individuel".
La fonction dite unaire par où s'engage le procès symbolique où s'inscrit un sujet se spécifie d'abord d'une double relation : d'une part, ce rapport d'inclusion identificatoire par incorporation (Einverleibung), d'autre part le fait que ce qui est incorporé est de l'ordre d'un rien, c'est le père mort, le père en tant qu'il n'est plus là, autrement dit les fils incorporent, mangent du "rien"!
C'est alors que peut s'effectuer le passage du cardinal à l'ordinal, ie ce par quoi la communauté des fils se constitue, dans la mesure où ils sont intimement liés par cette référence commune au père mort, à la fois présente, nécessaire, opératoire, et toujours oubliée dès qu'ils font lien social, comme les signifiants - binaires - peuvent s'enchaîner, s'articuler entre eux dans la mesure où la modalité unaire reste implicitement à l'oeuvre en chaque élément de toute la chaîne signifiante.
En d'autres termes, le Un venant métonymiquement s'articuler en chaque signifiant est caractérisé par sa fonction de pure différence, de coupure, de séparation, ce qui se représente par la barre portée sur le grand Autre, - S(A barré) - duquel il n'est plus dès lors que l'élément soustrait, le signifiant manquant, l'au-moins-un à échapper à la castration, ce qui s'écrit à l'aide des quanteurs de la sexuation : $ x non(F x)… C'est à proprement parler cette fonction disjonctive qui permet la conjonction et la cohésion imaginaire des fils, des uns semblables, - ie de tout sujet soumis à la castration : " x (F x) - de se différencier, de se reconnaître, de se nommer, de se compter, de vivre enfin.
[…]
C'est cette même fonction dont la défaillance signale la psychose, - car son absence complète, en terme de forclusion, pose question : si nulle articulation modale, nulle fonction d'échange ne se mettent en oeuvre pour un être humain, que reste-t-il ? C'est là que l'idée avancée par Nasio d'une forclusion locale me semble tout à fait pertinente pour rendre compte des effets cliniques de cette défaillance symbolique particulière et contourner cet écueil lié à la notion d'une forclusion radicale ne rendant guère compte d'une clinique différentielle des psychoses, si radicale qu'il ne resterait que l'état de mort, ou peut-être certains "cas-limite" d'enfants sauvages. En effet, sans unarité, rendant possible un minimum d'échange, peut-on encore parler d'humanité ?
Mais les termes qu'il utilise sont, à mon avis, tout à fait impropres quand il tente ainsi à juste titre de décrire "un mécanisme local, déterminant des faits locaux". En effet, la forclusion, justement entendue comme mécanisme, soit ici dans l'acception d'une fonction symbolique, ne peut en aucun cas - au même titre d'ailleurs que l'opération symbolique de la castration - passer ainsi au pluriel, "des castrations", ni être partielle ou totale, locale ou généralisée, etc. elle est ou n'est pas effective, elle opère, est mise en jeu comme fonction ou non, point ! C'est là confondre l'opération elle-même et ses effets, et faire glisser subrepticement de ce qui est de l'ordre d'une opération purement symbolique au niveau de son imaginarisation et des effets qui s'en trouvent produits.
Par contre, la forclusion peut opérer effectivement en divers points de la structure, et à divers moments logiques dans le procès de symbolisation, depuis sa forme la plus massive rencontrée dans la schizophrénie, jusqu'à des effets très ponctuels dans le cas de certains délires réduits à un champ extrêmement limité de la réalité. Envisagée dans cette perspective, la "forclusion locale", telle que Nasio en a l'intuition, mérite notre attention pour rendre compte des effets cliniques repérables dans le champ des psychoses et je préfère plutôt parler de forclusion en termes structurels, à divers moments logiques, pour éviter l'impasse d'une pente fréquente à la spatialisation, selon un raisonnement réducteur obéissant plus aux lois d'une logique propositionnelle qu'il ne tente de répondre aux structures freudiennes et à la logique asphérique que nécessite la psychanalyse.
... C'est donc cette même fonction dont la défaillance ou l'insuffisance signeraient un état psychotique : difficulté pour un psychotique à modaliser ses énoncés, difficulté de l'ordre de l'existentiel, ce que Lacan désignait déjà en 1960, treize ans avant l'Etourdit, comme ce "défaut d'existence".
1. A.KOJEVE : Esquisse d'une phénoménologie du droit, Paris, NRF, Gallimard, 1981. Kojève rédigea ces pages au cours de l'été 1943, à Gramat (Lot), où il était allé voir la famille d'Eric Weil.
2. J.LACAN : Cf. "Subversion du désir et dialectique du désir", in Ecrits, op.cité, 1966, (p.818), l'Ethique (16 mars 1960), le Synthome (avril 1976), etc.
3.  D'après B. CYRULNIK : De la parole comme d'une molécule, Seuil, Essais, Points, Paris 1995 (p.55).
4.  J.LACAN  "Le temps logique et l'assertion de certitude anticipée", 1945, in Ecrits, op.cit. p.197
5.  S.FREUD  "Le refoulement" et "l'inconscient", in Métapsychologie, 1915, op.cit.
6.  J.LACAN : "D'un Autre à l'autre", op.cit. séance du 14/5/69
7.  J.LACAN : ibid. séance du 4/12/68
8.  S.FREUD : "Extrait de l'histoire d'une névrose infantile" (l'homme aux loups), 1918, in Cinq psychanalyses, Paris, P.U.F. 1954, pp.325/420, citation : p.399.
9.  C.S.PEIRCE : "Première lettre à lady Welby", 1904, in Ecrits sur le signe, Paris, Seuil, 1978, pp.20/35, cf. en particulier n°8.328 et 8.329, pp.22/24
10. E.BENVENISTE : "Problèmes de linguistique générale", T.2, Paris, Gallimard, NRF, 1974 : chapitre IV, pp.67/88, "Le langage et l'expérience humaine", paru in Diogène, n°51, juillet-sept. 1965, pp.3/13
11. E.BENVENISTE : ibid. p.70
12.  ibid. p.67 et p.69
13. E.BENVENISTE : op.cit. p.73
14. E.BENVENISTE : "L'homme dans la langue", 1958, in Problèmes de linguistique générale, Tome 1, Gallimard, Paris, 1966, pp.258/266, cf. p.263
15.  J.LACAN : "Problèmes cruciaux...", op.cit. séance du 24/2/65
16 . Cf. J.LACAN : "L'Etourdit", op.cit.
17 . E.BENVENISTE : ibid. T.2, p.72 et pp.70/71
18.  Cf. CA : Effets cliniques de la forclusion : crépuscule de la réalité et déclenchement délirant,  Paris, 1990.
19. J.LACAN : "Les formations de l'inconscient", séminaire inédit,  22/1/58.
20.  ibid. 29/1/58
21.  ibid. le 15/1/58 ; voir aussi :
- pour la métaphore, à propos de Booz, le 13/11/57.
-  pour la métaphore paternelle, les 15/1/58, 22/1, 9/4
- et à propos du père : 12/3 et 25/6/58
22.  J.LACAN : "La relation d'objet", séminaire inédit, 1956/57, en particulier sur la fonction du père : séances des 12/12/56, 9/1, 16/1, 23/1/57, 6/3 et 19/6/57.
23.  Cf. CA : "Passage du cardinal à l'ordinal", in "Névrose et psychose, approche différentielle de Freud", Paris, 1989.
24.  J.LACAN: "Question préliminaire..." op.cit. p.558
25.  ibid. p.558
26.  Cf. J.DOR : op.cit. ch.10 "le symptôme comme processus métaphorique"
27.  J.LACAN : "Fonction et champ de la parole et du langage en psychanalyse", 26/27 septembre 1953, in Ecrits, op.cit. pp.237/322
28.  J.LACAN : "L'Instance de la lettre dans l'inconscient", op.cit. p.528
29.  Sur ce chapitre, que je ne développe pas ici, voir en particulier :
- V.PROPP : "Morphologie du conte" 1928, Seuil Paris 1965, coll.Points, n°12
- C.LEVI-STRAUSS : "La structure des mythes", in Anthropologie structurale I, 1958, Paris, Plon, ch.XI, pp.227/255 ; et aussi : "Les Mythologiques" I à IV, Paris, Plon, 1964 à 1971, "La Pensée sauvage", 1962, Paris, Plon, "Les structures élémentaires de la parenté", 1971, Paris, Mouton, "Anthropologie structurale II", 1973, Paris, Plon.
30.  S.FREUD : "Totem et Tabou", op.cit. in ch.4, le retour infantile du totémisme, p.164
31.  P.LEGENDRE : "Filiation", Leçons IV, suite 2, 1990, Fayard, Paris, pp.208/209; voir aussi du même auteur : "Le crime du caporal Lortie. Traité sur le père", 1989, Fayard, Paris, "Jouir du pouvoir", 1976, Paris, Minuit, coll.Critique ; "L'amour du censeur. Essai sur l'ordre dogmatique, 1974, Paris, Seuil.
32 .  J.LACAN : "Fonction et champ...", in Ecrits, op.cit. p.276
33.  J.LACAN : "Les Noms-du-Père", séance du 20 novembre 1963, séminaire inédit. Il s'agit d'un point pivot dans l'oeuvre de Lacan : le séminaire interrompu en tant que tel, - il va proposer le reste de l'année 63/64 "Les quatre concepts..." à l'E.N.S. - suite aux relations conflictuelles entre la Société psychanalytique de Paris et la Société Française de psychanalyse, et à l'interdiction votée la nuit précédente de poursuivre ce séminaire à Sainte-Anne.
34.  J.LACAN : "Les Noms-du-Père", op.cit.
35.  C'est moi qui souligne.
36.  J.LACAN : "Les Non-Dupes errent", séminaire inédit, 1973/74
37.  J.LACAN : "Les Noms-du-Père", op.cit.
38.  C'est moi qui souligne.
39.  ibid. "Les Noms-du-Père".
40.  J.LACAN : "L'Identification", séminaire inédit, séance du 20 juin 1962
41 .  ibid.
42.  ibid. 20 juin 62
43   Cf.  CA :  "effets de la forclusion" 1990, voir en particulier corps/corporéisation, et Cotard.
44.  J.LACAN : "Problèmes cruciaux ...", op.cit. séance du 17 mars 1965
45.  J.LACAN : "Stuation de la psychanalyse en 1956", in Ecrits, op.cit. pp.459/491, citation p.469
46.  J.LACAN : "L'Etourdit", op.cit. p.43
47.  J.LACAN : "D'un discours qui ne serait pas du semblant", séminaire inédit, 1970/71, séance du 16 juin 1971
48.  J.LACAN : "L'Etourdit", op.cit. p.5
49.  K.MARX : "Le Capital" T.1, In Œuvres, Economie I, La Pléïade, Gallimard 1977, en particulier sur les temps de travail et sur la plus-value relative, pp.849/859
50.  Se référer en particulier au séminaire "La logique du fantasme", sur valeur de jouissance, valeur d'usage, d'échange, etc. séances du 12/4, 19/4, 26/4, puis 24, 31/5, et celles de juin, surtout le 7/6/67.
51 .  S.FREUD : op.cit. ch.7
52. J.LACAN : "Le temps logique", in Ecrits, op.cit. p.213. Il s'agit là d'une référence à la fin de ce texte : "Mouvement qui donne la forme logique de toute assimilation "humaine", en tant précisément qu'elle se pose comme assimilatrice d'une barbarie, et qui pourtant réserve la détermination essentielle du "je"...", et d'une note ajoutée en bas de page: "Que le lecteur qui poursuivra dans ce recueil revienne à cette référence au collectif qui est à la fin de cet article, pour en situer ce que Freud a produit sous le registre de la psychologie collective (Massen : Psychologie und Ichanalyse, 1920) : le collectif n'est rien que le sujet de l'individuel."
53.  Cf. "le chemin qui mène vers l'unarité, père et temps dans la question de l'acte... approche psychanalytique de la fonction du père et de la temporalité dans les psychoses." (la modalisation en défaut) CA, Paris, 1989-91.
54.  J.D.NASIO : "Les yeux de Laure", Paris, Aubier, 1987, pp.107/132
55.  MALSON : "Les enfants sauvages", Paris, 10-18, 1969 ?
56.  J.D.NASIO : op.cit.  pp.115/117
57 .  J.LACAN : "Remarque sur le rapport de D.Lagache", in Ecrits, op.cit. p.670. Il écrit à propos de la forclusion : "C'est dans la symphise même du code avec le lieu de l'Autre que gît le défaut d'existence que tous les jugements de réalité où se développe la psychose n'arriveront pas à combler."