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la trame de la réalité

Nombre et père
De l'incidence du discours analytique en tant que lien social sur les impasses et le malaise actuels

Catherine Alcouloumbré
séminaire 1998-99
 

III. La logique du signifiant

Cette particularité temporelle inhérente à la logique du signifiant, telle que l'opération de la répétition en indique la voie, peut s'éclairer de la façon dont le zéro est à la fois un antécédent nécessaire au un et n'est produit que dans l'après-coup par le un, qui en supporte ainsi son existence contingente : cette dialectique incontournable de l'après-coup - telle que Freud la met en évidence à propos du refoulement[179] en 1915 - est celle par laquelle toute affirmation, dans l'acception de la Bejahung primordiale, nécessite de poser une négation, une absence qu'elle présentifie, positivise, en la suscitant dans le même temps comme antécédence d'où elle s'originerait, d'où elle serait produite, et c'est là toute la question de la présentification de l'absence du père mort à partir du mythe de Totem et Tabou, d'où l'intérêt des travaux de Frege qui aborde le zéro par le concept de non-identique à soi-même, au sens de non-fondé dans une antériorité construite sur du un originaire, divin, etc.
G.Frege[180], dans sa tentative de parvenir à la définition d'un nombre hors toute représentation, uniquement élaborée à partir de la logique, c'est-à-dire qui ne soit ni un être sensible, ni une propriété des choses externes[181], après avoir constitué l'appareil logique qu'il présente dans sa Begriffsschrift en 1879, établit la distinction entre concept et objet sur le modèle de la coupure entre fonction et argument ou valeur de cette fonction :
A la différence de ce qui est subjectif, ie pris dans une représentation, le concept reste de l'ordre de l'objectif, (n° 47), comme la fonction : c'est donc à partir du concept, en tant que hors-temps, hors du champ des représentations, hors toute spatialisation que peut se découvrir le nombre, au sens où il en est un attribut.
Comment un nombre peut-il nous être donné hors toute représentation?
C'est par la relation d'équinuméricité entre deux concepts - expression à prendre "comme un signe choisi arbitrairement", dont "la signification ne doit pas être tirée des mots qui le composent, mais de cela seul que nous posons"[186] - qu'il établit la correspondance biunivoque, ie objet par objet entre ces deux concepts.
Par cet opérateur formel de la biunivocité qui donne à ces deux concepts, ou plus exactement à leurs extensions[188] la même étendue, le nombre cardinal vient à être défini, comme production purement logique.[189] Il passe alors aux définitions des nombres particuliers et s'ensuit (n° 74/77) sa célèbre déduction du zéro :
Or tout objet étant identique à soi, quel que soit l'objet choisi, on sait qu'il ne tombe pas sous un tel concept, par suite l'extension du concept NON-IDENTIQUE à SOI-MêME est vide.
De là, s'engendre sans difficulté la suite naturelle infinie des nombres par l'opération du successeur, qui à tout nombre n fait succéder n+1, sachant qu'aucun nombre fini ne se succède à lui-même dans la suite naturelle des nombres,(ndeg.83).
sujet qui s'articule alors de fait à ce que Lacan appelle l'objet a, soit ce qui dans cette division viendrait à la place du non-identique à soi-même, l'objet a se représentant par exemple comme la fonction de la barre sur $, ou comme une objectalisation de la fonction non-identique à soi-même implicite à la structure du signifiant proprement dit, ie du signifiant binaire.
De fait, dans la névrose, refoulement et retour du refoulé s'avèrent homogènes, et ce qui intéresse ici le fil du propos concerne l'articulation entre refoulement primordial (Urverdrängung) et refoulement dit après-coup.
Une lecture détaillée de ces deux articles de 1915 - dont le développement serait trop long ici - permettrait de rapprocher le refoulement originaire de cette fonction symbolique de Repräsentanz que Freud s'efforce nettement de distinguer de la Vorstellung, ie ce qui succombe au refoulement - mais le refoulement, s'il touche la représentation ne la vise absolument pas: "il vise la répression du développement de l'affect" [201] - et qu'il met sur le même versant que l'affect, Affektbetrag, dont l'un des trois destins serait de parvenir à la conscience sous forme d'angoisse (p.83). C'est de ce côté-là, de la Repräsentanz, que pourrait se saisir ce processus d'investissement, soit ce qui donne valeur, un opérateur de valorisation en quelque sorte, ou en d'autres termes la valeur d'échange en jeu dans une structure d'échange [202], valeur d'échange implicite à la valeur d'usage, à laquelle on a seulement accès, au même titre que l'on n'a jamais accès à ce qui est improprement désigné comme signifiant unaire, je préfère dire plutôt à l'articulation unaire du signifiant, mais seulement à sa retranscription dans la contingence du discours.
178. J.LACAN "Le temps logique et l'assertion de certitude anticipée", 1945, in Ecrits, op.cit. p.197
[179]. S.FREUD "Le refoulement" et "l'inconscient", in Métapsychologie, 1915, op.cit.
[180]. ouvrages auxquels il est fait référence dans ce chapitre: * de G.FREGE: "Les fondements de l'arithmétique", 1884, Paris, Seuil, 1969; "Ecrits logiques et philosophiques", (de 1879 à 1925), Paris, Seuil, 1971;
 * de A.BADIOU: "Le nombre et les nombres" Paris, Seuil, mai 1990;
 * de J.DOR: "L'a-scientificité de la psychanalyse", T.I, L'aliénation de la psychanalyse, T.II, la paradoxalité instauratrice, Ed.universitaires, Paris, 1988;
 * de Y.DUROUX: intervention au séminaire de J.Lacan, le 27/1/65, in "Problèmes cruciaux...", inédit, op.cit.; exposé publié sous le titre "Psychologie et logique" in Cahiers pour l'analyse, ndeg. 1/2, Paris, Seuil, 1966, pp.31/36;
 * de G.LE GAUFEY: "L'incomplétude du symbolique", de R.Descartes à J.Lacan, E.P.E.L. Paris, 1991, cf. chapitre 2.1 "Frege, l'exigeant", pp.63/78;
 * de J.A.MILLER: "la suture", Eléments de la logique du signifiant, in Cahiers pour l'analyse, n°1/2, Paris, Seuil, 1966, pp.37/49.
[181]. G.FREGE: "Fondements...", op.cit. n°58, p.185
[182]. G.FREGE: "Ecrits...", op.cit. p.84
[183]. ibid. p.92
[184]. G.FREGE: "Fondements...", op.cit. n°48, p.178
[185]. ibid. n° 62
[186]. ibid. n° 68
187. ibid. n° 68, p.194
[188]. ibid. n° 68, cf. note (1) en bas de page
[189]. ibid. n° 72
[190]. A.BADIOU: op.cit. p.30, ndeg.2.8.
[191]. G.FREGE: "Fondements...", op.cit. ndeg.77
[192]. Cf. correspondance Russell/Frege, in Van Heijenoort: "From Frege to Gödel", A source book in Mathematical Logic, Harvard University Press, Cambridge, 1967.
193 J.DOR: "L'a-scientificité de la psychanalyse", T.2, op.cit. p.163. Pour un développement du paradoxe souligné par Russell, se reporter à J.Dor, op.cit. pp.157/164 et G.Le Gaufey, op.cit. pp.75/78
[194]. J.LACAN: "D'un Autre à l'autre", op.cit. séance du 14/5/69
[195]. J.LACAN: ibid. séance du 4/12/68
196. S.FREUD: "Extrait de l'histoire d'une névrose infantile" (l'homme aux loups), 1918, in Cinq psychanalyses, Paris, P.U.F. 1954, pp.325/420, citation: p.399.
[197. J.DOR: "Introduction à la lecture de Lacan", Paris, Denoël, 1985, p.133. Cf. aussi: S.FREUD: in Metapsychologie, op.cit. les deux articles "Le refoulement", pp.45/63, - en particulier pp.48/49 - et "L'inconscient", pp.65/123.
198. S.FREUD: "L'inconscient", article cité, cf. surtout pp.87/90
199. C'est moi qui souligne.
200. S.FREUD: ibid. pp.88/89
201]. ibid. p.84
[202]. K.MARX: "Le Capital", 1867, Livre premier, T.1, Editions sociales, Paris, 1975. Cf. chapitre I, pp.55/60,pour valeurs d'échange et d'usage, et chapitre X, pp.227/230 pour la formule de la plus-value dans une structure d'échange, etc.
[203]. J.LACAN: "Les quatre concepts..." Livre XI, op.cit. Cf. dans la version du Seuil:
- p.199: "Le Vorstellungsrepräsentanz, c'est le signifiant binaire. Ce signifiant vient à constituer le point central de l'Urverdrängung - de ce qui, à être passé dans l'inconscient sera, comme Freud l'indique dans sa théorie, le point d'Anziehung, le point d'attrait, par où seront possibles tous les autres refoulements, tous les autres passages similaires au lieu de l'Unterdrückt, de ce qui est passé en dessous comme signifiant. Voilà ce dont il s'agit dans le terme Vorstellungsrepräsentanz."
 - p.213: "...ce qui s'est constitué à partir du refoulement originaire, de la chute, de l'Unterdrückung, du signifiant binaire"
 - p.227: "Je vous prie de considérer la nécessité logique de ce moment où le sujet comme X ne se constitue que de l'Urverdrängung, de la chute nécessaire de ce signifiant premier. Il se constitue autour de l'Urverdrängung, mais il ne peut y subsister (je préfère là le terme de "subsister" de la version inédite au terme de "substituer" du Seuil) comme tel - puisqu'il faudrait alors la représentation d'un signifiant pour un autre, alors qu'il n'y en a ici qu'un seul, le premier. Dans ce X qui est là, nous devons considérer deux faces - ce moment constituant où choit la signifiance, que nous articulons à une place dans sa fonction au niveau de l'inconscient, mais aussi l'effet de retour, qui s'opère de cette relation qu'on peut concevoir à partir de la fraction." N.B. c'est moi qui souligne.
[204]. J.LACAN La logique du fantasme, op.cit. séance du 16/11/66 : "Ce qui n'est pas là, le signifiant ne le désigne pas, il l'engendre.[...) L'Urverdrängung, c'est ceci : ce qu'un signifiant représente pour un autre signifiant", ie dans cette séance le fait même de la représentance, comme fonction, à savoir ce que désigne le terme de S1. Il reprend ensuite la fonction propre de la métaphore...
 - séance du 14/12/66:... dont la structure "est fondamentale pour expliquer la structure de l'inconscient. C'est à savoir que, dans le moment considéré comme premier, originel, de ce qui est le refoulement, il s'agit, dis-je, (...) d'un effet de substitution signifiante à l'origine. Quand je dis à l'origine, il s'agit d'une origine logique." Etc.
[205]. C.S.PEIRCE : "Première lettre à lady Welby", 1904, in Ecrits sur le signe, Paris, Seuil, 1978, pp.20/35, cf. en particulier ndeg.8.328 et 8.329, pp.22/24
[206]. E.BENVENISTE : "Problèmes de linguistique générale", T.2, Paris, Gallimard, NRF, 1974: chapitre IV, pp.67/88, "Le langage et l'expérience humaine", paru in Diogène, ndeg.51, juillet-sept. 1965, pp.3/13
[207]. E.BENVENISTE: ibid. p.70
208. ibid. p.67 et p.69
[209]. J.LACAN: "Problèmes cruciaux...", op.cit. séance du 9/12/64
[210]. E.BENVENISTE: op.cit. p.73
[211]. E.BENVENISTE: "L'homme dans la langue", 1958, in Problèmes de linguistique générale, Tome 1, Gallimard, Paris, 1966, pp.258/266, cf. p.263
[212]. ibid. Tome 2, p.73 et p.75. N.B. c'est moi qui souligne.
[213]. J.LACAN: "Problèmes cruciaux...", op.cit. séance du 24/2/65
[214]. Cf. J.LACAN: "L'Etourdit", op.cit.
[215]. E.BENVENISTE: ibid. T.2, p.72 et pp.70/71
[216]. Cf. infra: Seconde partie, chapitre 2.2.
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