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la trame de la réalité
4.  l'au-delà du principe de plaisir
Freud se rend à l'évidence. Son idée de la domination par le principe de plaisir de tout l'appareil psychique est contredite par divers phénomènes cliniques: expériences manifestes de déplaisir comme le jeu du Fort-da, les rêves de guerre, le destin chez cette veuve, etc.
Dans le premier chapitre de ce texte, Freud part du fait que l'évolution des processus psychiques est régie par le principe de plaisir[130]et reprenant le principe de Fechner, il entend par principe de plaisir, essentiel an fonctionnement de la vie, cette tendance de l'appareil psychique à maintenir au niveau le plus bas sa quantité d'excitation, tendance à la stabilité: le principe de plaisir se laisse ainsi déduire du principe de la constance[131]. Et il avance que toute sensation de déplaisir, de nature névrotique, n'est au fond qu'un plaisir qui n'est pas éprouvé comme tel.132, pour rendre compte des sensations pénibles qui semblent s'opposer a priori à ce principe de plaisir.
Dans le deuxième chapitre, prenant l'exemple des névroses traumatiques, et s'interrogeant sur la conception suivant laquelle la tendance du rêve a pour objet la réalisation d'un désir, il propose d'abord l'hypothèse d'un détournement qu'aurait subi la fonction du rêve de son but. Et son intérêt pour l'étude du fonctionnement de l'appareil psychique le porte vers l'observation de jeux d'enfants : par son fort-da, l'enfant reproduit symboliquement la dynamique de l'absence/présence, celles de la mère en l'occurrence. Articulation signifiante qui lui permet d'annuler la Chose (das Ding) de façon répétitive, première négativation pour combler le manque, l'absence; ici, la répétition s'avère opérante de par sa dimension signifiante, par un effet créateur permettant de symboliser la perte et d'assumer le deuil qui s'ensuit. Dans ce jeu du Fort-Da, ce qui est déjà présent dans le texte de Freud, c'est cette prévalence du pouvoir créateur du signifiant, par un acte d'invention du sujet, sur quelque chose qui ne serait lié qu'à la mémoire, qui se situerait du côté de la réminiscence platonicienne évoquée ci-avant.
Ce jeu est observé par Freud chez son petit-fils Ernst, qui jette une bobine en bois entourée d'une ficelle[133], hors de sa vue puis la fait réapparaître, s'amusant de ces allers et retours répétés qu'il accompagne de ses o-o-o-o, fort, parti, et da, voilà ! De même devant le miroir, et en l'absence de sa mère, cette activité ludique reprend, signant la découverte de la maîtrise possible de l'apparition et de la disparition de sa propre image. Cette étonnante répétition, source d'une jubilation manifeste, est ainsi interprétée par Freud : suite à un renoncement pulsionnel nécessaire pour supporter le départ de sa mère, l'enfant se dédommageait pour ainsi dire de ce départ et de cette absence, en reproduisant, avec les objets qu'il avait sous la main, la scène de la disparition et de la réapparition.134
 Ainsi ce jeu offre-t-il une compensation au renoncement pulsionnel initial sous la forme d'une satisfaction d'une pulsion de maîtrise et de vengeance. Mais surtout l'enfant parvient à renverser la situation de façon symbolique : d'une attitude passive devant l'événement qu'il a d'abord subi, voilà qu'il assume un rôle actif, en le reproduisant sous forme d'un jeu, malgré son caractère désagréable.135 Ce n'est plus la mère qui l'abandonne quand elle s'en va, c'est lui qui maîtrise son absence en la faisant partir par le rejet de la bobine en bois, selon une identification symbolique fondatrice de son accès au langage. Mais cette répétition peut bien être saisie par Freud sur le jeu de son petit-fils comme le Fort-Da réitéré dans la disparition de la mère. Freud peut bien souligner que c'est tamponner son effet en s'en faisant l'agent"136, cela reste secondaire devant cette auto-mutilation à partir de quoi l'ordre de la signifiance va se mettre en perspective et d'où vient à se constituer d'un même mouvement logique, à s'inscrire un sujet, en tant que marqué par le signifiant, dans ses rapports à l'objet a. Un peu plus tôt lors de cette même séance, Lacan invitait à repérer ce point de la place du réel qui va du trauma au fantasme en tant que le fantasme n'est jamais que l'écran qui le dissimule à quelque chose de tout à fait premier, déterminant de la fonction de la répétition[137], soulignant l'importance constitutive de cette autre réalité cachée derrière le manque de ce qui tient lieu de représentation, ce qui rejoint les questions avancées précédemment dans le premier chapitre.
 A la question de la particularité de cette première symbolisation, celle de l'absence du désir de la mère, alors que Freud situe d'abord la réponse du côté du mythe, Oedipe, puis Totem et Tabou, Lacan, reprenant cette question en 56/57 dans les Formations de l'inconscient[138] va répondre en déplaçant son propos du côté de la structure signifiante: cette particularité, c'est d'être une métaphore.
Le franchissement freudien se précise dans les chapitres suivants: il paraît à première vue qu'avec cet au-delà du principe de plaisir ce qui est en jeu dans la répétition, c'est ce qui va contre la vie...
- d'un côté la répétition qui renvoie précisément au trait unaire, ainsi nommé par Lacan à la suite de "l'einzige Zug" repéré par Freud, trait unique à partir duquel s'élabore le second type d'identification, tel qu'il est explicité dans le chapitre 7 de Psychologie des foules et analyse du moi[153]. Trait unaire comme repère symbolique à l'origine d'une chaîne signifiante ne se soutenant que de sa pure répétition; trait unaire comme le un comptable, symbole de l'existence de quelque chose qui n'est pas là; trait unaire identique au bâton de l'écriture, à la marque, le premier des signifiants, que l'on retrouve dans la ligne de bâtons à l'école primaire, dans la coche du chasseur préhistorique sur l'os, les coups inscrits par Sade sur le bois du lit... Le trait unaire, en tant que le sujet s'y accroche, est dans le champ du désir, lequel ne saurait de toute façon se constituer que dans le règne du signifiant, qu'au niveau où il y a rapport du sujet à l'Autre. C'est le champ de l'Autre qui détermine la fonction du trait unaire, en tant que de lui s'inaugure un temps majeur de l'identification dans la topique alors développée par Freud - à savoir l'idéalisation, l'Idéal du moi.154
Déjà dans le séminaire IX, deux ans avant, Lacan avait abordé ces questions[163], posant le un comme trait unaire constitué par la simple répétition, ce qui souligne d'emblée que ce n'est pas l'identique qui revient puisque toujours surgit une différence du fait de la répétition. Au Un de la totalité, au Un unifiant, ce un comptable s'oppose bien entendu en tout point. Dans la répétition en effet, le signifiant représente le sujet pour un autre signifiant et non pour quelqu'un 63, le signifiant ne se définit que d'être différence de tous les autres signifiants...
Cette première fonction de la répétition renvoie donc au trait unaire en tant qu'il commémore une irruption de la jouissance[155].
Notre recherche nous a mené à ce point de reconnaître que l'automatisme de répétition, Wiederholungszwang, prend son principe dans ce que nous avons appelé l'insistance de la chaîne signifiante. Cette notion elle-même, nous l'avons dégagée comme corrélative à l'ex-sistence (soit de la place excentrique) où il nous faut situer le sujet de l'inconscient si nous devons prendre au sérieux la découverte de Freud.[156]
Vu sa position privilégiée, le détour par cette citation, premiers mots du séminaire sur la lettre volée, en ouverture du recueil des Ecrits, ne pouvait en ce point être contourné !
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