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De l'incidence du discours analytique sur les impasses du monde actuel

une histoire de père
le noeud borroméen             Nombre et père
en quatre séances



 
 
 
 
 
 
 
 
 

Catherine Alcouloumbré (1989-91) -
 séminaire 1998-99

"Nous sommes tous orphelins, vous et moi n'avons pas de père."
A ces mots, le temple et les enfants s'abîmèrent, et tout l'édifice du monde s'écroula devant moi dans son immensité. Richter Il n'y a pas d'autre existence de l'UN que l'existence mathématique.
J.Lacan (Ou pire)
séance 1
(1er trimestre)

L'après faisait antichambre, pour que l'avant pût prendre rang. La particularité temporelle inhérente à la logique du signifiant, telle que l'opération de la répétition en indique la voie, peut s'éclairer de la façon dont le zéro est à la fois un antécédent nécessaire au un et n'est produit que dans l'après-coup par le un, qui en supporte ainsi son existence contingente : cette dialectique incontournable de l'après-coup - telle que Freud la met en évidence à propos du refoulement en 1915 - est celle par laquelle toute affirmation, dans l'acception de la Bejahung primordiale, nécessite de poser une négation, une absence qu'elle présentifie, positivise, en la suscitant dans le même temps comme antécédence d'où elle s'originerait, d'où elle serait produite, et c'est là toute la question de la présentification de l'absence du père mort à partir du mythe de Totem et Tabou, d'où l'intérêt des travaux de Frege qui aborde le zéro par le concept de non-identique à soi-même, au sens de non-fondé dans une antériorité construite sur du un originaire, divin, etc.

G.Frege dans sa tentative de parvenir à la définition d'un nombre hors toute représentation, uniquement élaborée à partir de la logique, ie qui ne soit ni un être sensible, ni une propriété des choses externes, après avoir constitué l'appareil logique qu'il présente dans sa Begriffsschrift en 1879, établit la distinction entre concept et objet sur le modèle de la coupure entre fonction et argument ou valeur de cette fonction :

Mon propos est de montrer que l'argument n'appartient pas à la fonction mais que fonction et argument, pris ensemble, constituent un tout complet. De la fonction, prise séparément, on dira qu'elle est incomplète, ayant besoin d'une autre chose, ou encore insaturée.

C'est par là que les fonctions se distinguent radicalement des nombres.

[...] L'argument est un nombre, un tout fermé sur soi, ce que n'est nullement la fonction."et un objet admis "sans restriction comme argument ou valeur d'une fonction [...] est tout ce qui n'est pas fonction, ce dont l'expression ne comporte aucune place vide.

A la différence de ce qui est subjectif, ie pris dans une représentation, le concept reste de l'ordre de l'objectif, (n°47), comme la fonction : c'est donc à partir du concept, en tant que hors-temps, hors du champ des représentations, hors toute spatialisation que peut se découvrir le nombre, au sens où il en est un attribut. Les nombres sont attribués aux concepts uniquement, lesquels subsument l'interne et l'externe, le spatial et le temporel, et ce qui est hors du temps et de l'espace. Comment un nombre peut-il nous être donné hors toute représentation ? Les mots n'ont de signification qu'au sein d'une proposition ; il s'agira donc de définir le sens d'une proposition où figure un terme numérique", - à entendre comme objet indépendant - [...] quand nous aurons le moyen de saisir un nombre déterminé et de reconnaître son identité, nous pourrons lui donner un terme numérique pour nom propre. C'est par la relation d'équinuméricité entre deux concepts - expression à prendre "comme un signe choisi arbitrairement", dont "la signification ne doit pas être tirée des mots qui le composent, mais de cela seul que nous posons" - qu'il établit la correspondance biunivoque, ie objet par objet entre ces deux concepts. Je définis donc :

Le nombre qui appartient au concept F est l'extension du concept: équinumérique au concept F.

Par cet opérateur formel de la biunivocité qui donne à ces deux concepts, ou plus exactement à leurs extensions la même étendue, le nombre cardinal vient à être défini, comme production purement logique. Il passe alors aux définitions des nombres particuliers et s'ensuit (n°74/77) sa célèbre déduction du zéro : Zéro est le nombre cardinal qui appartient au concept non-identique à soi-même. Or tout objet étant identique à soi, quel que soit l'objet choisi, on sait qu'il ne tombe pas sous un tel concept, par suite l'extension du concept non-identique à soi-même est vide.

Frege justifie son choix du concept non-identique à soi-même plutôt qu'un autre comme concept sous lequel rien ne tombe, en référence à la définition leibnizienne de l'identité, comme purement logique. Point que A.Badiou présente comme fort discutable : soulignant la difficulté de déterminer a priori un concept dont il est certain que l'extension est vide, il fait glisser cet énoncé de l'identité - choisi par Frege pour ce qu'il était purement logique - du côté de l'ontologique ! "Aucun hégélien, par exemple, n'admettra la validité universelle du principe d'identité.; mais cette parenthèse refermée, le passage du zéro au nombre 1 peut s'effectuer avec la définition suivante du un :

un est le nombre cardinal qui appartient au concept identique à zéro, c'est donc le nombre qui suit immédiatement 0 dans la suite naturelle des nombres. De là, s'engendre sans difficulté la suite naturelle infinie des nombres par l'opération du successeur, qui à tout nombre n fait succéder n+1, sachant qu'aucun nombre fini ne se succède à lui-même dans la suite naturelle des nombres,(n°83).

B.Russell, dans une lettre du 16 juin 1902 à Frege, explique quelle contradiction il a repérée dans la construction frégéenne, à partir du principe d'abstraction, selon lequel toute fonction propositionnelle détermine au moins une classe, conçue par Frege comme une entité dans son unicité. En fait, les fondements de la construction du nombre sont plus complexes.

Néanmoins l'intérêt de la démarche de Frege, de se situer à l'époque dans cette perspective anti-psychologique, réside ici dans la remise en cause d'un point zéro qui serait d'origine, d'un dieu créateur, ouvrant ainsi le pas à une réflexion sur une logique de l'après-coup qui pose donc toute cause comme absence et nécessitée par après d'une positivité.

C'est en ce sens que se rejoint cette logique subjective particulière que Lacan élabore à partir de la logique du signifiant : cette fonction de coupure qui se répète dans le passage du zéro au un par l'identification à du vide, à du non-identique à soi-même, opère de la même façon dans la chaîne signifiante, de par la structure même du signifiant qui comprend cette altérité du signifiant à lui-même, du fait qu'il ne saurait par définition se signifier lui-même.

De cette fonction de coupure - à l'oeuvre de par l'articulation unaire inhérente et implicite à tout signifiant, ie ce qui opère comme fonction de renvoi d'un signifiant à l'autre, en assurant donc métonymiquement une continuité syntagmatique - du sujet peut se produire, au niveau de l'énonciation, - soit ce que Lacan désigne par le dire il n'y a de sujet que d'un dire - :

sujet qui s'articule alors de fait à ce que Lacan appelle l'objet a, soit ce qui dans cette division viendrait à la place du non-identique à soi-même, l'objet a se représentant par exemple comme la fonction de la barre sur $, ou comme une objectalisation de la fonction non-identique à soi-même implicite à la structure du signifiant proprement dit, ie du signifiant binaire.

Cela renvoie au trait unaire.

En suivant ce raisonnement un pas plus loin, ne pourrait-on alors considérer que ce qui est en jeu dans le passage du zéro au un, cette fonction de coupure serait implicite à la structure du nombre, de tout nombre dans la suite ordinale, en tant que caractéristique unaire inhérente au cardinal, articulation unaire toujours implicitée dans la continuité même qu'elle assure et rend possible de la suite des nombres ?

La théorie freudienne du refoulement met en évidence cette même dialectique de l'après-coup. Elle est ensuite précisée en 1918, avec l'Homme aux loups et toutes les questions de Freud autour de la réalité historique d'une scène inaugurale ou de l'hypothèse d'une reconstruction après-coup.

Cette logique de l'après-coup tient d'ailleurs une place cruciale chez Freud qui ne cesse d'y revenir, tout au long de sa vie, avec ses douloureuses questions autour du père primitif de Totem et Tabou, à propos de son Moïse, etc. C'est en 1918, avec l'Homme aux loups qu'il la cerne davantage à partir de son doute entre la réalité historique effective (Wirklichkeit) d'une scène inaugurale, primitive, - à l'instar de la scène traumatique d'Emma avec les commis dans la boutique, scène réelle, oubliée, qu'il s'agit de retrouver - et l'hypothèse d'une reconstruction après-coup élaborée à partir du célèbre rêve des loups, à 4 ans, sans que rien ne vienne justifier la réalité historique du coït a tergo parental, quand il avait un an et demi.

Fantasme ou événement réel ? Cette question reste au coeur de sa réflexion - du fait qu'elle est cruciale dans la découverte analytique - sans qu'il parvienne alors à trancher : Il n'est au fond pas très important que ceci soit tranché.

De même sa théorie du refoulement, en 1915, met en évidence cette logique temporelle propre au symbolique :

Freud y décrit le processus du refoulement comme un mécanisme s'organisant en trois temps : a) le refoulement originaire ; b) le refoulement proprement dit ou refoulement après-coup ; c) le retour du refoulé dans les formations de l'inconscient. Le refoulement proprement dit serait induit par le refoulement originaire qui porte sur le noyau des représentations élémentaires fortement investies ; autrement dit, sur ces signifiants primordiaux liés au désir de la mère. De fait, dans la névrose, refoulement et retour du refoulé s'avèrent homogènes, et ce qui intéresse ici le fil du propos concerne l'articulation entre refoulement primordial (Urverdrängung) et refoulement dit après-coup.

Le refoulement originaire, tel que Freud l'articule, à partir des processus de retrait d'investissement, de décharge, et de contre-investissement , est opposé au refoulement proprement dit :

Le mécanisme dont nous parlons - retrait d'investissement préconscient - ferait défaut quand il s'agirait de nous fournir une présentation du refoulement originaire [...] Nous avons donc besoin, ici, d'un autre processus qui dans le premier cas maintient le refoulement et, dans le second, a pour rôle de le constituer et de le faire durer; nous ne pouvons le trouver qu'en admettant l'existence d'un contre-investissement.[...] le contre-investissement est le seul mécanisme du refoulement originaire. Une lecture détaillée de ces deux articles de 1915 permet de rapprocher le refoulement originaire de cette fonction symbolique de Repräsentanz que Freud s'efforce nettement de distinguer de la Vorstellung, ie ce qui succombe au refoulement - mais le refoulement, s'il touche la représentation ne la vise absolument pas : "il vise la répression du développement de l'affect" - et qu'il met sur le même versant que l'affect, Affektbetrag, dont l'un des trois destins serait de parvenir à la conscience sous forme d'angoisse (p.83). C'est de ce côté-là, de la Repräsentanz, que pourrait se saisir ce processus d'investissement, soit ce qui donne valeur, un opérateur de valorisation en quelque sorte, ou en d'autres termes la valeur d'échange en jeu dans une structure d'échange, valeur d'échange implicite à la valeur d'usage, à laquelle on a seulement accès, au même titre que l'on n'a jamais accès à ce qui est improprement désigné comme signifiant unaire - je préfère dire plutôt à l'articulation unaire du signifiant -, mais seulement à sa retranscription dans la contingence du discours.

En suivant cette perspective, le refoulement originaire dans un premier temps logique est produit nécessairement par le refoulement à proprement parler et c'est l'escamotage de ce moment logique qui permet en fait de l'imaginariser comme antérieur au refoulement secondaire. C'est la structure même du discours et de l'échange qui produit de cette façon ce qu'elle va constituer comme nécessairement déjà là, antécédent.

Ainsi, le refoulement originaire n'est que supposé par l'après-coup de ce qui s'est déjà constitué, par l'après-coup du refoulement proprement dit. Dans cette logique de la production signifiante, le refoulement originaire serait la mise en jeu de la structure du vide.

Lacan, dans le séminaire XI, utilise une formule un peu condensée qui peut sembler problématique ou paradoxale au premier abord avec ce que dit précisément Freud en 1915 : il semble évoquer alors le refoulement originaire sous la forme du S2, signifiant binaire ! En tant que tel, le signifiant chu dans les dessous ne peut assurément qu'être binaire, puisqu'il n'est par définition de signifiant que binaire, mais quand il s'agit du processus à proprement parler du refoulement originaire, Lacan respecte bien la distinction freudienne, en parlant de la signifiance, donc de cette fonction de l'unarité inhérente à la logique du signifiant. Et ce n'est probablement qu'une lecture trop hâtive qui mène fréquemment à cette assimilation du refoulement originaire au S2.

Au début de la "Logique du fantasme", il se montre plus précis en situant bien le refoulement originaire du côté de cette fonction de représentance, donc cette fonction de l'unaire implicite au signifiant comme tel, noté S2, ce qui n'est plus en contradiction avec l'élaboration proposée par Freud.

De toute façon, une telle approche structurale n'a d'intérêt qu'à considérer cette fonction du refoulement originaire, à l'instar de celle de l'unarité à l'oeuvre dans la logique du signifiant, comme un processus dynamique et permanent, ie perpétuellement à l'oeuvre dans la structure d'échange de la parole, et ce d'autant plus qu'il est de la mise en acte effective, ie dans sa dimension contingente, de cette structure d'échange comme l'opérateur logique inaugural et nécessaire.

Pour en revenir en conclusion à ce chapitre au trait unaire, de le rapporter à la structure du vide, de l'absence, ne suffit pas : il serait plus juste de l'entendre maintenant comme présentification de l'absence, - selon le principe d'une identification à du non-identique pour susciter une affirmation, Bejahung primordiale - ce que le propos suivant sur la métaphore paternelle va envisager par le fil du signifiant du nom du père.

Ce trait unaire n'est pas sans évoquer ce que Peirce définit comme priméité, firstness, en la distinguant de la secondéité ou de la tiercéité : la priméité est le mode d'être de ce qui est tel qu'il est, positivement et sans référence à quoi que ce soit d'autre., concept difficile à saisir dans la mesure où là encore - comme pour l'unarité signifiante - on n'a jamais accès directement à cette possibilité positive particulière sans rapport à quoi que ce soit d'autre. Après divers exemples comme la qualité de rouge, l'idée de dureté, considérées hors tout point de vue subjectif, est évoqué le temps : l'idée de l'instant présent, auquel, qu'il existe ou non, on pense naturellement comme à un point du temps où aucune pensée ne peut prendre place ou aucun détail ne peut être séparé, est une idée de Priméité.

Cette idée de présent comme idée de priméité n'est pas sans relation avec ce que Benveniste distingue comme temps spécifique de la langue, alors qu'il se propose d'éclairer deux catégories fondamentales du discours, d'ailleurs conjointes nécessairement, celle de la personne et celle du temps, hors des pièges du psychologisme.

En effet, "tout déroulé dans le temps que nous devions concevoir le discours, cette structure linéaire n'est pas suffisante pour rendre compte de la chaîne du discours concret, de la chaîne signifiante". Benveniste, dans cet article paru la première fois en 1965, précise les différences de structure entre temps physique, chronologique, dont il explicite les trois conditions stative, directive et mensurative, ce temps linéaire qui répond à une conception spatialisée, kantienne en quelque sorte, dont un raisonnement géométrisant pourrait rendre compte, partes extra partes, et temps linguistique, "organiquement lié à l'exercice de la parole", qui "se définit et s'ordonne comme fonction du discours", et à ce titre est sui-référentiel :

- "Le temps a son centre - un centre générateur et axial ensemble - dans le présent de l'instance de parole".

- "Le seul temps inhérent à la langue est le présent axial du discours et ce présent est implicite" .

C'est de cette fonction temporelle singulière, de "ce présent linguistique" à l'oeuvre "dans l'acte de parole dans le procès de l'échange" qu'elle rend d'ailleurs possible que peuvent s'engendrer les autres dimensions temporelles, la suite des événements, la perception que nous avons de la durée, et toute l'organisation sociale du temps.

Ce que la logique de l'après-coup et l'opération de la répétition mettent en évidence du rapport du sujet à la chaîne temporelle du discours, "la rétroaction, c'est ceci, ce moment d'engendrement d'un temps qui pourra enfin être linéaire et dans lequel peut-être on pourra vivre", c'est la façon dont opère cette fonction temporelle particulière, dite "linguistique", pour engendrer et donner son axe, dans le même mouvement, - voire le contenir, en capitonner le déroulement fuyant - au temps social, au temps chronologique, tout en y demeurant implicitée, voilée, toujours escamotée, comme l'énonciation reste oubliée derrière l'énoncé du discours.

Ce qui permet à Benveniste d'avancer que "l'organisation sociale du temps chronique est en réalité intemporelle", puisque "tout est dans le temps, hormis le temps lui-même."

Ne serait-ce pas cette fonction du présent linguistique ainsi défini qui, sur le mode de la fonction unaire du signifiant, ferait défaut ou opérerait différemment dans la psychose, défaillance d'ordre symbolique repérable seulement aux effets cliniques qu'elle produirait dans le champ des psychoses ? En effet, c'est de l'observation récurrente d'un rapport particulier à l'actualité, et de perturbations singulières dans la temporalité chez bon nombre de patients psychotiques rencontrés que s'est constituée en fait cette réflexion et mon parti-pris initial d'aborder cette question par le versant de la répétition: de là, pour tenter de rendre compte de ces effets cliniques observés au-delà de leur repérage phénoménologique, se sont peu à peu imposés les détours théoriques déjà empruntés ; ce parcours nécessite maintenant une étape, via la métaphore paternelle...
 



Selon la perspective de son incidence essentielle dans l'accès à l'ordre symbolique de l'être parlant, la répétition amène en ce point à considérer la façon dont Lacan, dans son enseignement, pose la question de la spécificité structurale de la fonction paternelle.
"L'enfant peut alors mobiliser son désir comme désir de sujet vers des objets substitutifs à l'objet perdu. Mais c'est avant tout l'avènement du langage (l'accès au symbolique) qui va devenir signe incontestable de la maîtrise symbolique de l'objet perdu à travers l'accomplissement de la métaphore du Nom-du-Père qui se soutient du refoulement originaire." Cette situation dans laquelle se retrouve l'enfant l'amène donc au choix subjectif de cette première symbolisation de l'absence du désir de la mère : ce choix est possible du fait qu'opère effectivement alors la fonction paternelle, et lorsqu'un tel choix n'est pas effectué, des effets s'en repèrent dans la clinique des psychoses. Du moins est-ce ainsi que Lacan lors d'un premier temps, en 1955, formule une première réponse élaborée à partir de la clinique des psychoses, en situant la fonction du père au niveau d'un signifiant, déplaçant ainsi le propos de Freud pour qui le père, c'était le père mort de Totem et Tabou. Ainsi fait-il du père mort un signifiant : dans la mesure où le signifiant tue la chose, le père est mort parce qu'il entre en jeu comme signifiant. Et la psychose devient alors l'effet précis du rejet de ce signifiant.
L'intérêt de cette réponse de Lacan à la question de ce qui ne semble pas opérer dans la structure psychotique - soit réponse élaborée en deux étapes : en 55, à savoir c'est en tant que signifiant que le père est mort, puis un second pas lors de son enseignement, en 57/58, avec la structure de la métaphore, "le père est une métaphore", ie un signifiant substitué à un autre signifiant - s'entend si l'on n'oublie pas que le propre de toute métaphore par définition ne réside pas seulement dans le fait de la substitution signifiante, mais dans l'effet de production qui s'ensuit, effet d'émergence d'une signification nouvelle. Toute métaphore produit plus que les termes là au départ. C'est là sa fonction créatrice.
Le terme de Verwerfung "s'articule dans ce registre comme l'absence de cette Bejahung ou jugement d'attribution, que Freud pose comme précédent nécessaire à toute application possible de la Verneinung, qu'il lui oppose comme jugement d'existence : cependant que tout l'article où il détache cette Verneinung comme élément de l'expérience analytique démontre en elle l'aveu du signifiant même qu'elle annule." Le terme de Zeichen que relève après Lacan est ici intéressant car il renvoie à cette triple fonction du signifiant, à partir de laquelle Freud constitue l'appareil psychique dès l'Entwurf, et qu'il reprend dans le schéma du ch.7 de "L'Interprétation des rêves", puis dans "Métapsychologie", pour souligner la circularité inhérente à cette fonction signifiante qui se manifeste dans le passage du signe de perception (Wahrnehmungszeichen) à la trace de mémoration (Erinnerungsspur), au représentant de la représentation (Vorstellungsrepräsentanz), aspect triple du signifiant où l'on voit opérer cette fonction implicite de renvoi, - de l'ordre du S1: Zeichen/Spur/Repräsentanz - ou en d'autres termes cette dimension unaire du signifiant, masquée devant ou à travers les représentations explicites, Wahrnehmung/Erinnerung/Vorstellung, - de l'ordre du S2 ou signifiant binaire - qui justement fait défaut dans la psychose, sous le coup de la forclusion : C'est donc aussi sur le signifiant que porte la Bejahung primordiale, et d'autres textes permettent de le reconnaître, et nommément la lettre 52 de la correspondance avec Fliess, où il est expressément isolé en tant que terme d'une perception originelle sous le nom de signe, Zeichen." Le signifiant du Nom-du-Père est en d'autres termes ce signifiant particulier qui vient arrêter dans la chaîne des signifiants le glissement indéfini d'un signifiant à un autre et permettre à un discours de prendre sens, - soit ce qui revient ici au rôle de la signification phallique - par une sorte de capitonnage;
comme signifié de cette unarité implicite à chaque signifiant, puisqu'un "signifiant représente toujours le sujet pour un autre signifiant";
... le processus par quoi le signifiant s'est "déchaîné" dans le réel, après que la faillite fut ouverte du Nom-du-Père, - c'est-à-dire du signifiant qui dans l'Autre, en tant que lieu du signifiant, est le signifiant de l'Autre en tant que lieu de la loi. Il distingue encore dans l'ensemble des signifiants, à savoir l'Autre, ce signifiant particulier en tant qu'il est signifiant de l'Autre de la loi. Mais lorsqu'il aborde la clinique des névroses et les formations de l'inconscient, le Witz, le lapsus, etc. il en vient à soutenir qu'il n'y a de loi que celle de l'ordre et de la logique du signifiant, ce qui revient à ne plus pouvoir différencier dès lors l'Autre de la parole de l'Autre de la loi ! Et force lui est de constater à propos du désir du névrosé que le Nom-du-Père, la métaphore paternelle n'engage "pas tout" du sujet dans la signification phallique...
Si le symptôme est une métaphore, ce n'est pas une métaphore que de le dire, non plus que de dire que le désir de l'homme est une métonymie. Car le symptôme est une métaphore, que l'on veuille ou non se le dire, comme le désir est une métonymie, même si l'homme s'en gausse. Est-ce à dire qu'il situerait dès lors ce signifiant du Nom-du-Père du côté de la fonction du symptôme, soit comme ce qu'il élaborera plus tard dans le nœud borroméen, comme le quatrième nœud, venant faire tenir ensemble les trois premiers ronds représentant les instances du réel, de l'imaginaire et du symbolique ? N'est-ce pas aussi déjà le fil théorique qu'il reprendra dans le deuxième temps de son élaboration sur les psychoses, vingt ans après le séminaire des psychoses, en 1975, avec Joyce et la notion du synthome ?